L’Obsession

Cela fait un moment que nous ne nous sommes pas vu.e.s ici. A vrai dire, je me consacre plutôt à un autre projet ; néanmoins, j’ai réalisé qu’il me restait en réserve quelques poèmes non publiés, et à mon grand étonnement, celui-ci. Programme : un regret à peine franc sur l’inspiration lyrique de la poétesse, de l’autocritique donc, et des pluriels poétiques très premier degré à foison.

Avec quel grand ennui j’ai toujours constaté

Que toutes les chansons pleurent les maux d’amour

Et chantent les douceurs des baisers partagés

Dans des vers obligés, dans des refrains balourds.

Or ce thème constant d’Ovide à Beyoncé

Dans son âge fripé, semble rester nouveau ;

Il fait vibrer les cœurs, et mon cœur égaré

Est ému malgré moi de ce lyrisme sot.

Je m’étais bien juré que dans mes bouts-rimés

On ne descendrait point à ces enfantillages

Que l’on serait sérieuse, ardente, et révoltée.

Mais Amour me poursuit de ses velléités.

Je ne résiste point aux larmes dans mes pages.

Et je baise ta bouche avec mes mots mouillés.

« Je suis si sèch’ sèch’, d’habitude, ma chérie »

En ce moment, et depuis quelque temps déjà, la poétesse écoute beaucoup Thérapie Taxi, et cette phrase qui, un peu modifiée, et une fois la scansion un peu altérée, devient une sorte d’alexandrin irrégulier, dit bien des choses des bouleversements que vit le je poétique. Au programme : les divinités de l’aube et de la nuit étoilée, des synesthésies, et de l’eau, beaucoup d’eau.

Quand l’aube aux doigts de rose humecte un peu mes cils,

Une prime rosée a détrempé mes cuisses.

Comme mes yeux rosis qui pleurent de fatigue,

Mes lèvres – plus souvent – salivent de désir

Pour d’autres roses doigts, dès avant l’aube pâle,

Qui sont posés sur moi dans la chaleur des draps.

Il suffit que leur pulpe ait caressé mon bras,

Ait effleuré ma nuque, ait approché de moi,

Alors, conjugaison d’Eos et d’Astéria,

Ils paillettent mes nerfs d’une onde inépuisable ;

Une étoile piquante à chaque instant me cabre,

Et je l’exsude à flots dans des filaments gris

Qui collent aux dentelles de mon clitoris.

Déesse aux doigts de miel, sur terre tu m’animes.

Naevus vulvae

Au programme ce jour, encore de l’intertextualité : car si l’on n’est pas dans le monde que l’on trouve dans la bouche de Pantagruel, on est néanmoins dans un monde à part entière ; et l’on verra encore une allusion à peine voilée, et de saison, à Diderot. Et puis de discrètes synesthésies, un verbe inventé, et beaucoup de métaphores vaguement subtiles.

Et lorsque mon œil glisse où ta peau se chiffonne

Pour suivre goulûment ses lignes et ses fronces

Aux fils souples et crème, aux moirures de sconse,

Il se fixe un moment sur un bord qui moussonne.

La nature est taquine et pare quelquefois

Ses objets préférés de bijoux très discrets ;

Et sur ta lèvre enfouie dans l’ombre et le secret

Elle a posé ce grain de beauté que je vois.

A croire qu’ell’ pensât que cette mouche rousse

Fût un appât de plus pour que je colle à toi –

Pour vaincre la pudeur de la timide proie.

Mais elle eût pu, le grain, l’ôter de la frimousse :

Je ne peux oublier le monde entre tes cuisses

Il envoûte mes sens, par tous ses interstices.

Tempus lente fugit et amor celeriter nascitur

Au programme ce soir, une énième métaphore de la liquidité, des rimes féminines partout, et une dialectique entre la temporalité lente du passé et la célérité incroyable du présent. (Quand d’aucun.e.s fêtent la nouvelle lune, on fête la nouvelle muse.)

Il fallut des années, nombreuses et limpides,

Avant que je te trouve et que je te connaisse.

Tout était sobre alors, je n’étais point avide,

Avide de ta bouche où mes tourmentes naissent.

Comment ne pas crier que tu me bouleverses,

Que je ne savais rien ; que je m’étais trompée

Quand je croyais aimer des hommes. A l’inverse

C’est toi que je cherchais, une averse, trempée.

Ils me sont bien passés ces frémissements vagues.

Si j’effleure ta peau, si tu frôles mes cuisses,

Comme pour compenser ces années vulgivagues,

Je me noie de désir, juste en une seconde.

Et je me noie d’amour à mesure où languissent

Tous mes sens secoués par tes troublantes ondes.

J’écris pour que tu me lises.

Au programme ce soir : un poème de transition où la muse, lectrice, se fait sujet et non plus seulement objet, car elle peut passer du TU du poème au NOUS de la réalité.

C’est seulement pour toi que je publie ces vers.

Ils croupiraient sinon, seulets, et beaux pour rien.

Car que me fait au fond l’avis des ordinaires,

Qui ne sont point ce tu lancinant et chagrin ?

Pourtant si tu me lis, ne me le dis jamais.

J’ai peur que tu t’ennuies, et j’ai peur que tu ries,

De mes émois défaits, et de mes mots parfaits,

Qui contourent tes traits, dès que paraît la nuit.

Je suis bien trop timide, et toi bien trop réelle.

Garde-moi le secret ; je garderai les tiens

Scellés dans mon poème à l’abri du lointain.

Et c’est dans un silence aussi doux que mutuel

Avecque des pépites d’amour dans les yeux,

Que l’on pourra peut-être, alors, être nous deux.

L’épaule liquide

Et pour une fois un micro-poème sans forme et sans rimes, une petite chose née comme une image simple et obsédante. C’est tellement succinct que ça se passe de programme !

Laisse-moi pleurer sur ton épaule

Toi que j’aime et dont je ne serai pas aimée

Car comme tu es la fontaine d’où coulent mes larmes

Tu es la fontaine où je bois

Prolepse

Au programme ce soir : un motif ronsardien pastiché sans aucune vergogne, une première évocation poétique de mes douleurs physiques réinterprétées par métaphore anticipatrice (rien que ça), et beaucoup de R grinçants comme le corps souffrant décrit.

J’ai les bras accablés et le dos pétrifié ;

Déjà mon corps dédaigne avec moi d’être allié,

Si jeune que je sois. Alors, dans cinquante ans,

Quand je serai bien vieille, auprès du feu lisant,

Peut-être que mes yeux seront seuls bien portants,

Et que je ne pourrai rien faire de longtemps

Que souffrir vaguement, immobile, à pleurer,

A cumuler mes maux, à sécher mes pensers.

Alors je serai seule, et ton corps chaud, parti ;

Tu auras délaissé mon corps frêle, et meurtri

Par mes ruées assenées sur notre couche, amer.

J’aurais pu, me dirai-je, essayer de soigner

Ma douleur éternelle avecque ses baisers ;

Je me suis délabrée dans des froids adultères.

La poésie stérile

Au programme ce jour : une critique de la poésie qui s’appuie sarcastiquement sur des vers déséquilibrés et déstructurés, une démystification de l’art, et un jugement aussi définitif qu’oxymorique.

Il n’est rien de fatal, au fond, dans l’écriture.

La poétesse écrit mais pourrait s’en passer.

C’est pure volonté, vertueuse couture

Que de créer des vers avec des simagrées.

L’exhibition n’est point raison à négliger :

Ecrire, oui, mais pour qui, voyons… ? Si ce n’est pour

La muse révérée, ou l’audience implorée.

Certes. Mais il y a, gageons, plus de bravoure

A chercher dans l’action (ou plus d’exaltation…).

On se flagelle : on écrit pour sentir, et pire,

Pour frémir, pour pleurer, pour aimer et souffrir.

La poésie est une laide complaisance

Qui ne sert qu’à s’abattre dans la dépendance.

Souvent il faudra fuir les vaines rédactions.

« Et la nuit éclairait la nuit »

Un poème de nuit, un poème qui change de format, et pour une fois, un poème sans trop de technique (et sans trop d’assurance) : je ne dirais pas qu’il s’agit d’écriture automatique (déjà, parce que ce n’est pas mon délire), mais on est au plus près de ce qu’on pourrait qualifier, pour moi qui me prends un peu la tête, d’une écriture intuitive. Programme : Roland Barthes et Jean de La Croix, douleur lyrique, rimes ponctuelles et qui trichent.

Et la nuit éclairait la nuit

Le jour pour moi n’est pas le jour

C’est la nuit noire ensoleillée

C’est l’amour puant dans les décombres

Celui qui m’attache à tes pieds

Qui me vacille et qui me traîne

Comme pénombre à tes côtés

Où court lugubre et pudibonde

L’ombre que j’ai de toi volée

Et la peine éclairait la peine

La joie pour moi n’est pas la joie

Il n’y a que le bruit patient

D’amour qui frappe mes années

Clémentes mais insuffisantes

A faire passer mes grands regrets

Car je ne sais comment t’avoir

Et car j’échoue dans mes projets

Oh mon cœur fond comme une mare

Et le gouffre éclairait le gouffre

Le mont pour moi n’est pas le mont

Je préfère l’abysse au nuage

Et les creux brûlants aux mensonges

Que pleuve ma complainte humide

Et que tu t’enfuies dans mes songes

On peut se terrer comme un ange

Mais tout noircit et tout me ronge

Je m’éclaircis de mes émois.