Le Loup, la Panthère et la Louve

Nous changeons un peu le programme. Nous quittons ce jour le sonnet et l’alexandrin pour une forme de mon cru, élaborée avec des règles strictes que je me suis imposées. Ce poème, c’est entre La Fontaine et Lorca ; ce sont les Muses qui parlent, et qui racontent.

« Je régnais sur mon empire, dit-il,

Tranquille et fier, levant le nez au vent ;

Humant l’amour, le temps et le pistil

Qu’elle ouvre entre mes tendres dents

Et d’où le soir sortait la Poésie.

Un soir coupant comme l’ortie,

La Poésie n’est plus sortie.

J’eus beau souffler, pour inspirer velours,

Elle se tut, mon empire déchut.

La nuit est douce, et mon cœur est autour –

Coulant dans les arbres, flexible crue.

J’hume l’amour, le temps et le souci.

Le jour coupant comme l’ortie,

La Poésie m’est ennemie. »

***

« J’errais fuyant dans la beauté, dit-il.

Triste et serein, et portant sur mes reins

Un poids, l’humanité du monde vil.

Quand je lustrai mes crocs, marchant au loin,

S’est avancée vers moi la Poésie.

Rauque est ma griffe, en noire nuit,

Où j’ai dévoré ses écrits.

A califourchon, je creuse sa chair,

Et ses plaies font sur le brillant papier

Des pleurs trop lourds froidis et verts

Comme des veines arrachées.

Le monde est vil et je le suis aussi.

Ses plis griffés : en jour noirci,

J’ai effilé la Poésie. »

***

« Je ployais ma nuque à l’affût, dit-elle.

Féroce et seul’, car je méprise au fond

L’autre bête sauvage au corps ponctuel.

J’entends tout près son chant levant et rond :

C’est par moi que rosit la Poésie.

L’aube aux doigts pâles a surgi,

La Poésie dans ses doigts gris.

Autour de moi compose-t-elle un chœur

Comme on fait un bouquet de fleurs mouillées,

Pour attirer dans une étrange sueur

Mon oreille déserte et repliée.

Mais nos corps imprécis, enfin, ont fui.

Le matin fut son alibi ;

La Poésie est repartie. »

 ***

Epilogue

Ils sortirent du tribunal : l’accusée était absente, mais les témoins avaient parlé.

Elle courait encore, dans les parages, et les muses, qui – les pauvres – n’avaient rien demandé, sentaient encore sa présence confuse dans leur nez, dans leur griffe et dans leur oreille.

Le nouveau collègue, ou le fantôme rasoir // Plain boring and extreme.

Aujourd’hui un poème d’anecdote et un poème-crachat, sur l’expérience désagréable, non pas de la madeleine de Proust, mais du chou de Bruxelles de Proust. Programme : des hiatus à foison, des diérèses (mais pas systématiques), un Fantôme de l’Opéra dont le chant est dissonant.

Cela fait si longtemps que je ne t’ai pas vu.
Il y a si longtemps que par moi tu t’es tu.
Mais un jour ô ! hélas ! importun comme toi,
Subite à mes oreilles est parvenue ta voix.

De ta voix seulement il était silhouette –
Ce sucré irritant, cet aigu indolent,
Ce parler précieux et piteux et pédant,
L’articulation érudite et inquiète.

Le reste tristement était moins glorieux,
Et toiser l’emballage* était rien moins que pire
(*De ta voix, qui du moins n’était point disgracieux) :

Le poil fou, le croc jaune et les pores séchés.
Fat car peu sûr de lui, insecure, pour finir.
Dieu je hais ce rasant, fade ersatz du passé.

Le Pli

Long time no see. Programme du jour : allitérations et assonances à foison, ombre et lumière, courbes et liquidité ; un exercice de style blasonnique tout en jeu de contrastes et de mouvements.

Que sa nuque se plie, et que bas ploie son cou
Et ces lignes courbées qui sont comme des poids
Me font fléchir le cœur et font pleurer mes doigts
De peur et de moiteur là où l’amour est mou

Et par-dessous sa peau au pli sûr et serein
J’entrevois l’eau qui bout pour une autre que moi
Pour des doigts qui se courbent, sur elle, en son poids
Qui cachent mon émoi et me roulent au loin

Je me replie dans l’ombre et de là je regarde
Ces plis qui sont à moi, ce cou et cette nuque
Parfois je croise un œil distant et noctiluque

J’en vois seule l’éclat car par seule mégarde
Il se pose sur moi ; et dans un pli molli
Elle tourne la tête et me laisse pâlie.

L’épuisement vaincu

Au jour le jour : un sonnet sur l’épuisement professionnel, mêlé d’érotisme macabre. Programme : d’indociles hiatus, un tétradécasyllabe, et un insolent passage de l’innocente pureté florale à la débauche la plus décadente.

Je suis écarquillée, du regard et du corps,

Car mes yeux sont si lourds qu’ils ne se ferment pas,

Et mon corps est si gourd qu’il ouvre tous ses pores

Comme une fleur chétive accueille un bourdon gras

Je vacille insensible et lente sur ma tige

Mais je ne fane pas car ma vie est moins pure

Quand au lieu de ployer je danse et je voltige

Dans les soirées damnées des sombres créatures

Cette fatigue-là du moins sait être heureuse.

Je ne veux point survivre ; et quitte à ne point vivre,

Je me prends à rêver d’une bouche mordeuse,

Laquelle ôtant mon sang justifierait mon teint

Déjà livide ainsi qu’une page en mes livres.

Alors je reviendrais, vampire, et danserais sans fin.

Alexandre-Jacques Chantron, Feuilles mortes I, 1902, Musée des Beaux-Arts de Nantes

Les Jeunes Filles

Le titre du programme du jour est tiré du roman éponyme de Montherlant. Costals est un grand écrivain, séducteur, qui se fait harceler épistolairement par une vierge de trente ans, Andrée ; elle est folle amoureuse de lui et le supplie de coucher avec elle, juste une fois, pour qu’elle puisse ensuite cesser de l’aimer, move on with her life, ce genre-là. Trop gentil, il ne parvient pas à l’humilier pour anéantir tout son espoir, ce qui est en réalité d’autant plus cruel. Ce poème raconte une histoire inspirée de celle-là.

Jadis je fus Costals, insensible et rebelle.

M’aimer était un crime où je savais punir,

En ma douceur glacée. Car je n’aime que tel

Que je puis adorer, et qui me fait transir.

Je n’ai pour les chaleurs trop frêles et trop vraies

Que de l’indifférence et un vibrant ennui. 

Soyez forts, et vaquez ! Me laissez, las ! en paix !

J’aime avoir à mes pieds, beaucoup moins dans mon lit.

Un jour pourtant on tombe à son tour à des pieds.

Je me compris en lui : car je l’importunais.

Trop aimable il s’offrit mon allié parfait,

Dont l’intérêt très vrai était minc’ comme un faix.

Sous l’ami dévoué c’est l’orgueil qui perçait.

Il m’a vite oubliée ; je ne suis plus qu’Andrée. 

Ironie

Aujourd’hui nous changeons de cible, et puis, il faut bien de temps à autre faire varier ses muses. Le titre cependant annonce que si quelque chose ne varie point, c’est bien le ton de votre humble servante… Programme : d’éphémères quiproquos, un vers phallique car on ne se refait pas, et une invasion progressive de la rime féminine.

Les filles n’ont jamais été trop de mon goût,

Mais les hommes que j’aime y croient voir ma lubie ;

Ô tragique méprise, en leurs yeux tu me nuis

Puisqu’ils jettent du vent quand je leur tends ma joue.

Il paraît que ma tête en ses côtés rasée

Comme mes joues trouées ou mes fringues bizarres

De ma sexualité sont des attributs phares

– Et j’apprends que je fuis certaine extrémité.

Pourtant il n’y eut jamais encor dedans mon lit

D’autre semblable à moi, mais à découvrir toute :

Me mirer ne suffit, il faudrait que je goûte.

Je ne la connais point, mais il m’en vient l’envie.

Le goût serait amer, si m’ayant vue lointaine

Elle allait à douter que je fusse lesbienne.

Serais-je lasse enfin de ce monde ancien ?

Programme du jour : un poème ésotérique sur lequel je ne donnerai point d’indices, une fois n’est pas coutume… Tout ce que je dirai c’est qu’il faut bien examiner les rimes. On n’est pas tellement dans la catégorie « Poésie mais rigolote », mais qu’on n’est pas dans l’autre non plus…

C’est parfois un détail, ou le pli d’une nuque

Où d’un cou se dessine une ligne très molle,

Assez tendre, un peu ronde, et dans une idée folle,

La ride à la renverse égorgée je reluque.

Mais il y a un œil, sous un cil long et moite

Dont l’amande glacée pétrifie mon audace,

Coupante comme un fil à la raideur pugnace

Qu’acère un souris fin sur une bouche coite.

La grâce de l’instant légère et désœuvrée

A fixé son image en mon penser mobile

Douce sur la voix rauque et tièdement docile.

Et chaque jour je vois ces louches resucées

Qu’il est nouveau pour moi qu’il est touchant ce trouble

Et j’attends que peut-être un jour sa bouche s’ouvre.

« Excuse-moi, jeune amie »

Pour bien entamer cette rentrée scolaire, voici une historiette sur mes déboires de jeune prof dans un lycée : quand l’on ne s’extasie par sur ma jeunesse et sur mon look, on (un élève) me prend… pour une élève… et s’adresse à moi avec familiarité. Programme du soir : un pastiche de Ronsard à ma coquine et alexandrine sauce, une moquerie amusée, et une rime erronée.

Mignon, sans façon non, n’allons voir si ma rose

Qui de très bon matin en des draps fut éclose

A point gagné de plis dans ses replis voilés

Et un teint plus pourpré dans des lieux déguisés.

Toujours jeune peut-être, et tu m’en vois flattée,

Néanmoins plus assez pour ce genre d’amitiés

Qui permettraient un tu, quand le vous est de mise,

Je ne saurais répondre à ta manière exquise.

Car quoique bien poli, bien civilisé,

Tu t’abuses trop vite en ta sotte apostrophe :

Ici me voici vieille, ennemie, enfin, prof.

S’il faut une morale à cette humble anecdote :

S’il est doux d’être crue élève et non despote

Il est bon d’être sourde aux bourdes des mouflets…

Du beau lobe

Aujourd’hui, au programme : un blason d’inspiration marotique sur une partie du corps trop dédaignée (tip : allez écouter l’adaptation du « Blason du beau tétin » par Clément Janequin), une référence aux torcheculs de Gargantua, et comme d’habitude des coquineries de mon cru.

Lobe petit, lobe douillet

Pendu comme goutte de lait

Lobe tout rond, lobe mollet

Lobe couvert de son duvet

Plus doux que le soyeux oison

Qu’un géant prit pour son torchon

Lobe dodu, lobe mignon

Orné d’un poil léger et blond

Niché de plus dans le fossé

De sa sœur souple et vallonnée

L’oreille rose et délaissée

Pour sa futile extrémité.

Lobe d’amour, sous la caresse

Tu fonds au doigt ; un bout de fesse

Ne peut égaler la promesse

De ta tendreté pour l’ogresse.

Car bien plus que te mâchonner,

Quel plaisir que te déguster,

Si je pouvais te découper,

T’assaisonner, t’à point griller.

Le seul morceau dans un tournoi

Apte à se mesurer à toi

C’est le dard de ce membre droit,

Qui sort timide et aux abois.

Lobe seulet, lobe oublié,

Lobe trop souvent renié,

Pour moi je cherche à te tâter

Tout seul tu sais me délasser

Et main vacante satisfaire

Quand je te pince, ourlet de vair

Alors heureuse et débonnaire

Je te sais tout à moi offert

Car s’ouvre la voisine bouche 

Où s’articule un « oui » farouche :

On m’aime tant, quand je te touche

Qu’auprès de l’ami je me couche.

Réalisme

Le programme du jour, un programme fort littéraire : les égarements du cœur et de l’esprit, et un lys dans une vallée – dont on omet volontairement tout l’humour. Ce poème, où l’on tombe beaucoup, aurait pu aussi s’intituler « Le Renversement », c’était un poil trop pompeux (d’aucun.e.s diront que je le suis assez déjà, pompeuse)…

Longtemps je n’ai pas cru, dans ma raison glacée,

A chaque fade histoire où la foudre fait loi.

Il n’y a que chez Balzac qu’un héros très pressé

Dans des épaules roule, et dans un dos se noie.

Et quand bien même on voit un ravissant minois ;

Qui s’éprend en un coup, par l’amour enivré.e,

D’un sourir, d’un bel œil, d’une suave voix ?

Ce qu’on ne connaît pas, comment peut-on l’aimer ?

Ce sont billevesées ; il faut toiser, parler,

Agripper le cerveau, apprivoiser le corps.

Alors on veut le dos, l’épaule, et l’être entier.

Quand je t’ai vu pourtant, avant de te connaître,

Je t’ai déjà aimé, émue dans tous mes pores :

Un cœur fut renversé, pas juste dans les Lettres.