Le pouvoir des images

J’entame un nouveau cycle, enfin, je ne sais pas si ce sera un cycle, mais varions un peu les sujets : tentons les poèmes politiques. Il se trouve que le politique est cher à l’autrice de ce blog, mais qu’il n’est guère représenté ; au moins, ce sera un sujet un brin plus original que les divers émois d’un je poétique trop sensible. Alors, au programme : des contes anciens et contemporains, une allusion à La Fontaine, et beaucoup d’ironie.

La vie n’est pas toujours tant aisée que l’on croit ;

Pour les petites gens… et pour la fille d’un roi !

Peau d’âne par exemple en pauvre créature

Avait les joues salies d’une vile sciure !

Il est bien difficile en ce monde cruel

D’être née des puissants et d’être un peu trop belle.

Aujourd’hui comme hier, trop de joues sont salies

Par l’âcre jalousie de l’humble au noir esprit.

Fuyons ces fats mesquins et ces vues odieuses

Pour ne voir que le blanc de la peau nettoyée

Et de l’âme élevée. Laissons là la pensée.

Refusons et sagesse et saillie judicieuse.

Préservons la paresse et l’image faussaire.

Gardons les beaux sonnets pour les fades chimères.

Une journée dans un pelage (typologie)

Nous ne sommes pas dans une chevelure (et pas non plus dans un hémisphère), mais ceci concerne la pilosité d’un être ; nous ne sommes pas non plus chez Süskind, mais ceci concerne les odeurs ; bref, au programme ce jour : un repas où l’on commence par le dessert et où l’on termine par le corps christique, une journée où comme le temps fuit, les odeurs passent, le tout dans « une espèce de blason ». Odor fugit, etc.

C’est la fraise des bois sur le poitrail bruni

Avant que l’eau ne lave et n’essore la nuit

Puis c’est l’herbe coupée de la barbe peignée

Ointe de bon matin par des doigts émoussés

Plus tard verdure cède à la faune la place

Quand dévale une miette et disparaît sans trace

Laissant seul un fumet fromager dans le poil

Où s’est niché le reste invisible et frugal

Mais le temps fait son œuvre et s’écoule la crème

– Sans ordre le banquet suit le jour qui le sème –

Remplacée par le pain de fin d’après-midi

Quand la pâte moelleuse éveille l’appétit

Je suis déjà pourtant farcie de ces saveurs

– Ces odeurs de toison que modulent les heures !

Le Spectacle

Au programme ce jour : de stratégiques homéotéleutes qui feront figure de faux jeu étymologique, beaucoup d’allitérations, et un certain ressassement du thème du secret et du voyeurisme.

Ô terrifiante amie, aux traits fermés et durs,            

Quand pour moi tu souris, une ample chaleur morte

Monte et fige mon corps, puis me lave et m’emporte,

Jusqu’au bord de tes yeux tranchants en fleurets purs.

Ô délicieuse amie, dont la bonté repue                    

Apaise tout d’un coup tous les emportements

De ma peur rougissante et de mes yeux tremblants,

Insoucieuse, tu froisses ta lèvre et me tues.

Et délirante suis-je, avec mes inepties.                     

Tu m’es tout un spectacle ! auquel on pleure et rit,

J’en suis le réceptacle ouvert, précaire, épris.

Cul-terreuse je puis, les mains de boue remplies,

Me cacher tout au fond du théâtre sali

Car tu me vois sans voir, car loin de moi tu vis.

Obscénité

Au programme aujourd’hui : un sonnet en forme de dialogue entre la muse et la poétesse, qui recycle des topoï fleuris avec l’aide d’Angélus Silésius, et qui pastiche Tristan Corbière pastichant La Fontaine (wow). Nous entendons la détresse de l’artiste qui se voit reprocher l’appropriation verbale et clandestine d’autrui.

– Tu prétends par tes mots remodeler la muse ;

Et pourtant je ne suis que tes mots que tu uses !

J’étais rose fleurie, et fleurie sans pourquoi.

Pour toi je suis la ros’ que cueillie tu séchas.

Voici ta muse bue, et nue, et qui se plaint,

Pas d’être une Marcelle enlaidie par ta main,

Mais car elle est piégée dans ton herbier sauvage.

Au lieu d’être vivante, elle est fantasme en cage.

– Et je n’ai que cela ! Mais si je suis obscène,

T’exhibant comme si tu n’étais, oh ! que mienne,

C’est que de rose, point : tu m’es l’ancien colchique.

J’essaie de t’aplatir, pour ôter le poison.

(Non, rien d’original dans ma création…)

Indécente je t’use, et tu me tues, inique.

La Confiture

Programme du jour : renouons avec la poésie érotique et potagère (apparemment c’est une métaphore récurrente dans ce que j’écris, je n’en tirerai aucune conclusion).

Quand le soir toute nue tu viens te mettre au lit,

Pendouillant, oscillant, rose et tout innocente,

Je ne vois plus que toi ; là ma main, frétillante,

S’agite dans la hâte de peser ce fruit.

Comment ne pas vouloir d’un seul coup t’arracher,

Te presser, te croquer, et te dévorer grasse ?

Tu es délicieuse ! Et n’être pas vorace

Devant la fraise mûre, ô délice gâché !

Et cela porte un nom, ai-je appris récemment.

Il s’agit de vouloir étouffer ce qu’on aime,

De vouloir, d’émotion, détruire le charmant :

C’est l’agressivité mignonne qui paraît.

Alors si je pouvais mâchonner comme j’aime,

Ô verge sautillante, en charpie te mettrais.

Jean-Siméon Chardin, Le Panier de fraises des bois, 1761

Je n’ai jamais voulu mourir d’amour

Programme du jour : un sonnet où l’on refuse d’être Louise Labé, car elle n’est plus à la mode, la désespérance amoureuse. Le JE poétique dit : « Je ne souhaite encor point mourir », certes, mais je ne prierai point la mort de noircir mon plus clair jour si mes yeux se tarissent ; bien au contraire, qu’ils sèchent !

Car mon amour est souple et flexible et délié.

Non, je n’ai plus quinze ans ; le temps a disparu,

le premier amant est aussi le dernier

Pour une jeune amante en son angoisse nue.

Si un jour je suis seul’, car on m’aura quittée,

Par-dessus la douleur naîtra la résilience,

Et je ne serai point l’éternelle endeuillée

De ces romans trompeurs qui promeuvent l’errance.

Je suis encore jeun’, j’ai encor tant à faire.

J’ai déjà trop souffert en mes jeunes années.

Je ne m’ennuierai point à me désespérer.

Je t’aime maintenant, quand d’amour tu m’éclaires :

Mais si ton cœur m’éteint, si tu m’enduis de nuit,

J’irai lier mes nuits à des corps sans ennui.

Je crois que tu m’es passé.

Certains poèmes doivent mûrir un peu avant d’être publiables. Programme du jour : toutes les nuances de la liquidité, essorage, et délavage.

Tu m’es devenu vague, ou d’amour un peu flou.

Engourdi dans la boue ton ancien visage –

Celui que j’ai vidé comme un vivant breuvage.

Ma soif tua ta beauté, restent seuls tes traits mous.

Je reste un peu humide, en corps soûlé de toi,

Gonflé de souvenirs, détrempé de poèmes.

Un dernier peut-être ? oui, je crois, tu les aimes –

Mes vers vifs et vivants, qui soulèvent ton poids –

Digèrent l’estomac que j’avais plein de vase –

Caressent le baiser que j’avais dérobé.

Ô toi qui fus aimé, vague lourde et très rase,

Toi qui laisses sur moi une trace mousseuse,

Ô mon récent ami, si sérieux et délié,

Toi qui me dis adieu, m’étreignant, presque heureuse.

Régression

Certains sonnets me donnent d’immenses difficultés ; certains, comme celui-ci, viennent tout seuls, naturellement, en très peu de temps. Sa tonalité n’est pas complètement déconnectée de ma lecture du moment, le bien-nommé roman L’Art de la joie, de l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza. It’s a mood : décider de tout vivre comme une joie. Programme du jour : chanson, le dieu de l’amour en brute épaisse, et puis l’idée que « Quand on aime c’est toujours la première fois » (L’Art de la joie, Le Tripode, p. 513).

Quand j’étais jeune et sage on me chantait l’amour

Comme un couard brutal qui par un coup de poing

Imprimait sur la peau dans un cocard serein

Un être un peu médiocre et beau comme le jour.

Mais je fondis d’amour après de très longs jours

Fiévreux et épurés, de discours si profonds,

Une fois, puis une autre, éternelle chanson,

Que c’était en dedans qu’étaient beaux mes amours.

Maintenant je vieillis, et je ne sais pourquoi

Jamais plus comme avant je n’aime après longtemps

Sans compter ni beauté, ni charme, ni printemps.

C’est même pire ! Et lui, Cupidon violent,

Me frappe si souvent que j’aime en même temps

Plusieurs êtres charmants, pénétrants, faits pour moi.

Oh.

Une fois n’est pas coutume : quatrain. Avec de la triche à l’alexandrin (parce que ça sonnait mieux comme ça, et zut). Parfois, avant ou après les cours, je vois l’espace de la classe, lui-même enchâssé dans l’espace du bâtiment scolaire, comme un grand espace vide qu’il faut remplir pour qu’il soit moins triste, pour qu’il soit plus intéressant.

Toi et moi en sueur près des chiffons froissés

Toi et moi en sueur contre le tableau blanc

Toi et moi en sueur sur le bureau branlant

Toi et moi en sueur dans la classe désertée.

[Pour le titre, voyez dans le poème]

Sous-titre : « Où l’art et le sens publics livrent un combat perdu d’avance contre la féerie privée du couple. Parfois, en public, sans crier gare, elle pète. » Au programme du soir : une allégorie tout en délicatesse, une métaphore filée de la nourriture, et des rabelaiseries.

On veut intimider, effrayer et séduire,
Et devant son audience, on est très dure à cuire.
Inaccessible et sûre, hautaine et implacable,
A paraître on emploie son art le plus aimable.

Mais dans l’intimité une ennemie perfide,
Intruse désirable, habile et intrépide,
Vieille alliée de l’Amour et du Couple installé,
S’incruste : la terrible, irrésistible fée

NIAISERIE.

Dans le Couple installé elle installe son cul,
Pète son écœurante poussière étoilée,
Qui étouffe le sens et qui bouche la vue,

Et qui fait dans la bouche une pâte de fion.
Est-on dure à griller : en pâté encroûté
Se transformera-t-on, en Couple à la maison.

Gerard Mas, sculpture hyperréaliste, série des « Dames » (2011 sq. ), exposition Hey ! à la Halle Saint-Pierre, Paris, juin 2019