Aujourd’hui je lis Les Mandarins de Beauvoir, et un personnage très politisé dit, au début du roman, à propos des œuvres qui seront écrites après la guerre : « ‘[…] leurs œuvres seront coupées de la réalité et privées de tout avenir ; ce seront des travaux d’aveugles, aussi navrants que la poésie des alexandrins.’ » Peut-être en ferai-je un poème un jour. En attendant de savoir si les alexandrins sont ontologiquement navrants et aveugles au monde dans lequel ils naissent, il faut bien que j’admette que ce poème fort classique dans sa forme est décorrélé de la triste actualité que nous traversons. Alors, au programme : un genou qui s’adresse à un dos, une métaphore filée du jeu et du théâtre (celui-là, mis en abyme), une cascade d’anacoluthes pour faire grincer le genou arthrique dans le second quatrain, et un second tercet en forme de moralité lyrique. Cela ne console guère en ces temps douloureux, mais mettons que la douleur du corps répond à celle de l’esprit.
Ne soyez pas jaloux ! d’être seule partie
Par laquelle elle a mal quand sont jetés les dés.
Je suis là ! tout petit ; et l’astuce tapie,
Quand elle se repose on lance hostilités :
Le jeu peut commencer ! Je suis le genou droit :
Quand dans les occasions, assise, de sortie,
Sa jambe est bien coincée dans un espace étroit
Qu’elle ne peut plier, bientôt endolorie
Elle sera forcée de quitter le théâtre ;
Car la taquine arthrose aura sorti les crocs
Me mordant comme on mord la vieillesse acariâtre.
Ma maîtresse acariâtre est assez jeune encore
Mais son corps est théâtre où de raffinés maux
Mordent précocement dans la pulpe sonore