Le genou (Blason des parties du corps douloureuses n°2)

Aujourd’hui je lis Les Mandarins de Beauvoir, et un personnage très politisé dit, au début du roman, à propos des œuvres qui seront écrites après la guerre : « ‘[…] leurs œuvres seront coupées de la réalité et privées de tout avenir ; ce seront des travaux d’aveugles, aussi navrants que la poésie des alexandrins.’ » Peut-être en ferai-je un poème un jour. En attendant de savoir si les alexandrins sont ontologiquement navrants et aveugles au monde dans lequel ils naissent, il faut bien que j’admette que ce poème fort classique dans sa forme est décorrélé de la triste actualité que nous traversons. Alors, au programme : un genou qui s’adresse à un dos, une métaphore filée du jeu et du théâtre (celui-là, mis en abyme), une cascade d’anacoluthes pour faire grincer le genou arthrique dans le second quatrain, et un second tercet en forme de moralité lyrique. Cela ne console guère en ces temps douloureux, mais mettons que la douleur du corps répond à celle de l’esprit.

Ne soyez pas jaloux ! d’être seule partie

Par laquelle elle a mal quand sont jetés les dés.

Je suis là ! tout petit ; et l’astuce tapie,

Quand elle se repose on lance hostilités :

Le jeu peut commencer ! Je suis le genou droit :

Quand dans les occasions, assise, de sortie,

Sa jambe est bien coincée dans un espace étroit

Qu’elle ne peut plier, bientôt endolorie

Elle sera forcée de quitter le théâtre ;

Car la taquine arthrose aura sorti les crocs

Me mordant comme on mord la vieillesse acariâtre.

Ma maîtresse acariâtre est assez jeune encore

Mais son corps est théâtre où de raffinés maux

Mordent précocement dans la pulpe sonore

Je ne veux vivre qu’entourée de femmes

(… et de minorités de genre.) Aujourd’hui, au programme : une réflexion autour des aléas d’être une meuf prof de lettres ayant grandi en se prenant pour un mec (+ de ça dans un futur poème) dans un monde de mecs, c’est-à-dire sur la difficulté et la volonté de construire une érudition littéraire féministe et queer après avoir ingurgité et intégré, pour l’enseigner ensuite à mon tour, la culture bourgeoise masculine blanche. On s’amuse de la notion de neutralité, des rapports de domination, des diérèses, et comme toujours des rimes !

Mon éducation fut fort égalitaire.

J’ai vécu parmi ceux qui sur l’orbe tournante

Donnent à oindre pieds à leurs douces suivantes

Dont les noms consolants égrènent leurs prières.

Je les ai beaucoup lus, ces messieurs Voltaire,

Maupassant, Jean Racine, et autres grands autaires,

Ou cinéastes morts, peintres… la déferlante

De la culture « neutre », étudiée, dominante,

Et que j’ai faite mienne. Or, je ne suis point homme.

Eh ! pourquoi d’après vous fais-je rimes femelles ?

Je vois bien que le mâle accapara ma vie

Après que j’eus quitté les hommes dans ma vie.

Je suis plus que gouine en mes mœurs sexuelles :

Les femmes sont partout et font tout mon royaume.

Le dos (Blason des parties du corps douloureuses n°1)

Je commence une série à laquelle je songe depuis longtemps, qui sera donc la série des Blasons des parties du corps douloureuses. Le premier poème a été de circonstance et a vocation à être, sans mauvais jeu de mots, la colonne vertébrale de cette série, son centre névralgique, là d’où tout part. On y trouvera : une prétérition qui donne vie au poème, une métaphore immobilière, un jeu de mots sur un poète symboliste, et une antithèse entre l’extérieur et l’intérieur, l’apparence et la fonctionnalité réelle.

Je n’aurais pas dû vivre – et je le dis sans peine,

Sans souhait de me tuer, sans vœu d’apitoyer.

Mon corps fonctionne peu. J’entame cette chaîne

Pour dire la douleur d’être ce corps cassé.

Je ne peux pas vraiment poétiser mon dos.

Je suis un bâtiment de béton mal armé

Prototype lyrique et vitrine du lot

Qui doit être vendu aux jeunes gentrifié·es,

Mais dont le mur porteur risque l’écroulement.

Je suis donc bien jolie, neuve et très lumineuse,

Mais en dedans un bancal investissement.

Le tramadol camoufle à peu près la misère…

La brique de mon dos, quoique plus nuageuse,

Pèse, bloc accablant, camelote vulgaire.

« Il y a trop d’artistes aujourd’hui !

[Ceci sera donc le premier poème inédit, non publié dans le recueil. Il aura probablement vocation à être publié dans un second… Programme : méta-egotrip fusion performative. Je suis la prof qui analyse le JE de son propre texte. Ainsi, en devenant à mon tour objet de littérarité, j’accomplis ma transformation en artiste qui perturbe l’ordre et la scansion. On y trouvera : des hiatus et son adjectif inventé, une citation de Clémence Royer (philosophe féministe et traductrice de Darwin au XIXe siècle) comme titre alternatif, et un jeu de pronoms significatif des trois figures évoquées : la prof, la muse, et l’artiste.]

Moi je n’ai pas besoin d’écrire des poèmes.

D’autres l’ont déjà fait, d’autres le font encor

Qui peinent fort à vivre en artistes bohèmes,

Qui jettent dans les airs leur poussière d’or.

Et moi j’enseigne l’art, je ne le crée pas.

Je suis celle qui ouvre, et admire, et qui lit

Les productions de l’autre avec le ton béat

Du respect qu’elle doit à l’esthète maudit.

Ou je peux être muse – un excellent emploi ! –

Moi la rousse solaire ou la lesbienne au bois,

Un fantasme fatal au papier immobile. »

Voyez, elle dit JE, est sujet, et écrit,

Et brumise son or hiatique au ciel fraîchi,

Car elle a pris son droit sur le papier labile. 

« Je prends mon droit. »

Publication de Femme folle à la messe

Cher·es lecteurices,

J’ai le plaisir de vous informer de la publication de mon recueil de poèmes. Il contient tout ce que j’ai écrit à ce jour, et j’ai essayé de rendre le livre aussi épuré que possible. Vous pouvez d’ores et déjà l’acquérir (mais si vous attendez deux semaines, il y aura un petit code promo) en suivant ce lien :

Sachez que si vous commandez via ce site, c’est à moi que sont reversés quasiment tous les bénéfices de la vente :). Bientôt, le livre sera dispo un peu partout ; en attendant, c’est uniquement par là que ça se passe !

L’idée était d’avoir enfin une trace tangible, ordonnée, durable, de mon travail. Les poèmes sont néanmoins dispo gratuitement sur le blog. Si vous avez l’envie et les moyens d’acheter le livre, merci du fond du cœur, ça me touche énormément.

A très bientôt pour sans doute d’autres poèmes :).

Le sens

Poème de féminisme circonstanciel sur l’antithèse (forcée pour le poème) qui peut exister entre deux émotions, et entre le collectif et l’individuel. La vibe de la perte et de la recherche, comme mode d’être général, continue.

L’émotion lyrique à la dernière mode

Est la sainte colère, et son feu affamé

Qu’embrassent les consoeurs dans leurs pamphlets filés,

Et qu’honnissent les cœurs que la terreur érode.

Je n’ai pas de colère. Je n’ai que ma douleur.

J’ai la désespérance autour de mes épaules.

Elle ouvre ses longs doigts et recueille mes peurs,

Puis soulève chacune et mon visage frôle

En les agitant, tendre comme une amie chère,

Pour que je les écrive au lieu d’aller crier

Dans la rue sororale en claquant les pavés.

Alors je reste seule en mes lettres amères

A réfléchir au sens qui glisse loin de moi

Car lourde elle me tient fermement dans ses bras.

Alors que je me consume

Un poème de circonstance écrit rapidement, presque entièrement pendant les publicités d’une séance de cinéma ; et qui retranscrit les difficultés que la poétesse a rencontrées dernièrement devant certaine de ses classes. Où l’on réfléchit, dans une métaphore filée autour du feu, sur l’injonction à se faire passer soi-même avant les autres au travail pour prendre soin de sa santé mentale, dans une perspective politique globale. C’est un poème qui retranscrit à la fois la douleur personnelle, et son peu d’importance.

A la fin du labeur quand le jour se termine

Je ne sais pas pourquoi j’exerce mon métier

Je me sens impuissante et de mon sang vidée

Essoufflée, sans repos, toute pleine de spleen.

Je me donne entière à ces moroses âmes

Et trop de poids pèse sur mes épaules preuses

Quand je veux qu’elles soient un peu moins malheureuses

Et que cela m’obsède, avant que je me pâme

Dans un sommeil nerveux. On est bien peu de chose.

La vie n’a pas de sens si l’on vit pour soi-même,

Et si je dois brûler dans mes amères proses,

J’aurai joué mon rôle en bonne fonctionnaire

Dont la cause vaut mieux que les choses que j’aime,

Pour que le monde soit un peu moins un enfer.

Où la chevaleresse se demande si elle doit suivre le sentier ou l’aventure

Une fourche se présente, et l’on se retrouve presque avec Yvain à devoir choisir entre la route défrichée, pavée, royale ; ou bien l’aventure, qui n’est pas une route, mais qui est bien l’Ereignis selon Giorgio Agamben : « et le chevalier, en rencontrant l’aventure, se rencontre d’abord lui-même et son être le plus profond » (p. 75). Nous nous permettons cependant de faire de ce poème une ontologie féministe, chevaleresque non pas stricto sensu mais très métaphoriquement.

Lorsque tous les enfants que je n’aurai pas eus,

Et dont les noms muets paveront cette route

Que je n’ai pas suivie car je n’en voulais plus,

M’auront fatalement laissée juste à moi toute,

Pauvre vieille esseulée, peut-être sans amour,

Alors que deviendrai-je ? A qui prodiguerai-je

Cet amour sans objet qui me pèsera lourd ?

Qui prendra soin de moi ? – Les questions, comme un piège

Semblent nous murmurer qu’il n’y a point de salut

Hors des essarts brûlés d’une étreinte fertile,

Pourvoyeuse avisée de zélée géniture.

Mais je ne ploierai point. C’est un trop lourd tribut

(Tout·e enfant ayant droit toujours d’être indocile).

Pleine de peurs, je me déploie vers l’aventure.

Les Meutes

Programme du jour : un poème sur un thème déjà exploré (comme le rappelle avec humour le dernier tercet), mais dont on étend ici le champ d’application ; encore uniquement des rimes féminines, très rigoureuses dans ce texte car ce sont aussi des rimes pour l’œil) ; et une personnification filée pour faire du corps un monde où les êtres grimpent, s’installent, et se reposent.

En ravissants troupeaux qui toujours s’agglutinent

Elles reposent là, rondes et toutes brunes

Sur les flancs apaisés que tes membres dessinent,

Du clair col de ton cou jusqu’au faîte – et d’aucunes

Auraient rimé par lune ce faîte orographique –

Où se lovent encor ces gouttes circulaires.

Leur endroit préféré, car leur goût est classique,

C’est cette pente douce où naissent dès pubères

Les bêtes orbes qui émoustillent le monde :

Haut sur le sein la meute excusée colonise

Son territoire élu par une grâce exquise.

Tous ces grains de beauté dont ce grand corps abonde

En meutes constellées ainsi que des féales

De ta vulve mouchée, sont mes fades étoiles.

Onanisme

Le croira-t-on ? J’ai décidé que la pause, qui aura duré un an, était terminée, et je commence à avoir de nouvelles idées. Voici le premier poème qui vient rompre mon abstinence, et ça tombe bien, puisque ça parle, entre autres, d’abstinence. Programme du soir : un clin d’œil à la passante baudelairienne, une révélation croustillante concernant le premier signe de mon coming in, et dans le second quatrain et le premier tercet un hommage successif à mes deux fidèles muses féminines – les deux seules, muses éternelles, celles pour qui j’ai écrit. Il se peut que j’aie glissé quelques allusions à la génitalité femelle dans ce poème…

Le premier appât fut, pour mon virage arqué,

Non pas le doux souris ou le regard despote

D’une beauté fatale à l’ourlet soulevé –

Mais je crois que ce fut l’odeur de ma culotte.

Bien sûr qu’elle me plut, bien sûr que je l’aimai ;

Bien sûr qu’elle fendit la sévère Abstinence,

Drapée dans ses lourds plis étanches et muets,

Par son aura célère, armée de nonchalance.

Plus tard, d’autres parfums eurent ma préférence ;

Et je vis pour le sucre onctueux de la langue

Et l’acide salé des lèvres de l’aimée.

Toutefois avant que je fisse connaissance

Des deux muses chéries, c’est par ma propre gangue

Perméable et plissée, que je fus excitée.