Leurs œuvres seront coupées de la réalité et privées de tout avenir ; ce seront des travaux d’aveugles, aussi navrants que la poésie des alexandrins.
(Beauvoir, Les Mandarins, t. 1, p. 58) Aujourd’hui, une petite réponse un brin nihiliste à une Simone de Beauvoir qui fait dire à son personnage que la poésie n’est pas politique, et qu’elle est en plus inutile et pathétique. Je crois que les alexandrins peuvent être ce qu’on veut (à plus d’un titre, même lyriques, ils peuvent être politiques), et je crois que si faire du lyrisme est inutile, si l’on raisonne en termes d’utilité, alors on pourra dire avec Théophile Gautier qu’à ce titre rien n’est utile et que l’endroit le plus utile d’une maison, c’est les latrines. Je crois (et c’est très personnel) que le lyrisme vient pour apporter un peu de beauté dans la désespérance qui peut nous envahir face à des actualités terrifiantes (exemple : en ce moment). Plus largement, si le beau doit être banni car vain, le politique a sa propre vanité dans le moment infinitésimal où nous sommes en tant qu’êtres vivant·es. C’est ce que je voulais dire avec ce poème, qui n’est pas si déprimant qu’il en a l’air.
Le lyrisme est navrant comme la pluie qui tombe
Le réel est navrant comme un alexandrin
Il semble propre et beau mais il y a sous son masque
La laideur de la tombe et du temps et de l’âge.
Je trempe tous mes vers dans les creux de mes lombes
Et je malaxe alors tout ce joyeux pétrin
On fait dire ce qu’on veut aux mots dans cette vasque
Ils n’ont point d’avenir, mais ils font équipage
Pour que ces chers traumas et autres émotions
Modelés dans mon corps dans de tout petits vers
Fassent irruption en piètre éruption
Dans le monde merdique où nous évoluons
Où rien n’a d’importanc’ que l’appétit des vers
Qui nous dévoreront, à poil dans la poussière.