(Un poème de vacances, d’un moment privilégié fait de détente, d’introspection et d’art, presque sans élèves. Contrairement à ce que le contenu pourrait laisser croire, c’est plutôt un poème tout doux, qui dit les petites joies solitaires de mes deux semaines passées chez moi et à profiter de la vie parisienne. Un poème qui commence comme une liste qui aurait pu être en expansion infinie, et un poème en vers libres : that’s WILD.)
Les gens retirent leurs chaussures chez moi alors que je ne le leur demande pas
Les poèmes sur la fuite du temps me donnent envie de pleurer
On s’attend à ce que j’aie fait à dîner lorsque j’ai des invité·es
J’essaie de m’inventer de nouvelles passions pour lutter contre la dépression
J’ai une longue ride qui court sur tout mon cerne droit
Ne pas parler des enfants de mes ami·es avec mes ami·es qui ont des enfants est une démarche consciente et raisonnée
Les publicités à la télévision visent les jeunes trentenaires comme moi et quand je les vois je me dis ah c’est intéressant ça
Je suis adulte depuis déjà bien plus de dix ans
J’ai le double de l’âge de mes élèves
J’écris sur le fait que le temps passe
J’ai eu le temps de faire tant d’expositions que c’est parfois déjà la deuxième rétrospective à Paris sur tel peintre mec dont j’ai déjà vu une rétrospective à Paris
J’ai de nouveaux problèmes de santé tous les deux ans et ils ne disparaissent jamais vraiment
J’ai commencé une thérapie
J’essaie de quitter l’ironie pour accueillir l’émotion
Nettoyer les joints de ma salle de bains prend une vraie place dans ma vie
J’ai eu le temps de progresser puis de régresser
Je bois de plus en plus de café
Je me dis qu’il faudrait que j’essaie de pardonner et même peut-être de me pardonner
Mais c’est dur
C’est encore dur
Pourtant chaque jour je me souviens encore que je vais mourir
J’ai toujours aimé les vanités la peinture flamande le clair-obscur de la mort qui vient
Je n’en éprouve aucun chagrin et je trouve ça beau
J’arrive à un âge où je me dis que j’ai déjà beaucoup accompli
Et que si je mourais demain j’espère qu’on serait fier·e de moi
De mes petits poèmes et de mes quatre accords au ukulélé
Qui font souffler les réponses dans le vent
Et mourir le lion dans la jungle
Plus de carnage
Je vais dans les musées je suis défaite d’émotion devant les crânes les fleurs qui fanent et les fruits qui pourrissent avec leur petite mouche
Tout est bien
Je vais mourir un jour mais en attendant j’essaie de vivre
Apprendre à mourir c’est apprendre à vivre tout ça
J’en suis au point où j’essaie même de faire des poèmes en vers libres
Tout se perd ma bonne dame
Mais moi dans le chaos j’essaie de me trouver.