Le genou (Blason des parties du corps douloureuses n°2)

Aujourd’hui je lis Les Mandarins de Beauvoir, et un personnage très politisé dit, au début du roman, à propos des œuvres qui seront écrites après la guerre : « ‘[…] leurs œuvres seront coupées de la réalité et privées de tout avenir ; ce seront des travaux d’aveugles, aussi navrants que la poésie des alexandrins.’ » Peut-être en ferai-je un poème un jour. En attendant de savoir si les alexandrins sont ontologiquement navrants et aveugles au monde dans lequel ils naissent, il faut bien que j’admette que ce poème fort classique dans sa forme est décorrélé de la triste actualité que nous traversons. Alors, au programme : un genou qui s’adresse à un dos, une métaphore filée du jeu et du théâtre (celui-là, mis en abyme), une cascade d’anacoluthes pour faire grincer le genou arthrique dans le second quatrain, et un second tercet en forme de moralité lyrique. Cela ne console guère en ces temps douloureux, mais mettons que la douleur du corps répond à celle de l’esprit.

Ne soyez pas jaloux ! d’être seule partie

Par laquelle elle a mal quand sont jetés les dés.

Je suis là ! tout petit ; et l’astuce tapie,

Quand elle se repose on lance hostilités :

Le jeu peut commencer ! Je suis le genou droit :

Quand dans les occasions, assise, de sortie,

Sa jambe est bien coincée dans un espace étroit

Qu’elle ne peut plier, bientôt endolorie

Elle sera forcée de quitter le théâtre ;

Car la taquine arthrose aura sorti les crocs

Me mordant comme on mord la vieillesse acariâtre.

Ma maîtresse acariâtre est assez jeune encore

Mais son corps est théâtre où de raffinés maux

Mordent précocement dans la pulpe sonore

Le dos (Blason des parties du corps douloureuses n°1)

Je commence une série à laquelle je songe depuis longtemps, qui sera donc la série des Blasons des parties du corps douloureuses. Le premier poème a été de circonstance et a vocation à être, sans mauvais jeu de mots, la colonne vertébrale de cette série, son centre névralgique, là d’où tout part. On y trouvera : une prétérition qui donne vie au poème, une métaphore immobilière, un jeu de mots sur un poète symboliste, et une antithèse entre l’extérieur et l’intérieur, l’apparence et la fonctionnalité réelle.

Je n’aurais pas dû vivre – et je le dis sans peine,

Sans souhait de me tuer, sans vœu d’apitoyer.

Mon corps fonctionne peu. J’entame cette chaîne

Pour dire la douleur d’être ce corps cassé.

Je ne peux pas vraiment poétiser mon dos.

Je suis un bâtiment de béton mal armé

Prototype lyrique et vitrine du lot

Qui doit être vendu aux jeunes gentrifié·es,

Mais dont le mur porteur risque l’écroulement.

Je suis donc bien jolie, neuve et très lumineuse,

Mais en dedans un bancal investissement.

Le tramadol camoufle à peu près la misère…

La brique de mon dos, quoique plus nuageuse,

Pèse, bloc accablant, camelote vulgaire.

Prolepse

Au programme ce soir : un motif ronsardien pastiché sans aucune vergogne, une première évocation poétique de mes douleurs physiques réinterprétées par métaphore anticipatrice (rien que ça), et beaucoup de R grinçants comme le corps souffrant décrit.

J’ai les bras accablés et le dos pétrifié ;

Déjà mon corps dédaigne avec moi d’être allié,

Si jeune que je sois. Alors, dans cinquante ans,

Quand je serai bien vieille, auprès du feu lisant,

Peut-être que mes yeux seront seuls bien portants,

Et que je ne pourrai rien faire de longtemps

Que souffrir vaguement, immobile, à pleurer,

A cumuler mes maux, à sécher mes pensers.

Alors je serai seule, et ton corps chaud, parti ;

Tu auras délaissé mon corps frêle, et meurtri

Par mes ruées assenées sur notre couche, amer.

J’aurais pu, me dirai-je, essayer de soigner

Ma douleur éternelle avecque ses baisers ;

Je me suis délabrée dans des froids adultères.

De la libération féminine. Un plaidoyer en faveur du dénudement

Avertissement : je genre cet article au féminin, mais cela ne signifie pas que les femmes seraient seules à s’habiller comme je le fais et qu’elles seraient les seules fondées à le faire. Je parle de libération féminine, et je prends mon propre cas en exemple : j’ai donc pris le parti de procéder par là à une généralité qui n’est pas du tout une exclusion essentialiste. Je parle également dans une perspective hétéronormée, en me fondant sur les généralités qui font la norme sociale ; cela ne signifie ni que tous les hommes sont comme cela pour moi, ni que je considère comme seule réalité l’hétérosexualité.

Cet article, je l’attends depuis longtemps, mais je ne l’ai jamais lu. Alors j’ai décidé de l’écrire. Il repose sur des opinions toutes personnelles, il n’est pas spécialement documenté, et il se fonde sur des postulats contestables et sur ma vision singulière du bon sens.

Il m’est difficile de justifier, même simplement en esprit, pour moi-même, la manière dont je me vêts au quotidien, autrement que par des motifs superficiels et légèrement hypocrites. Car, disons-le-nous, pour ce qui me concerne, je m’habille de manière dite ultra « féminine », bien que cela tende à évoluer. Je me mets à porter des jeans, mais c’est très très frais et je ne me sens pas encore bien à l’aise avec le truc. J’essaie d’alléger la charge « féminine » de mes fringues, mais j’y reviendrai. Le fait est que je porte des robes courtes (pire, roses parfois, parce que ça me sied particulièrement au teint), des jupes courtes (et même moulantes, la folie), des mini shorts aux heures de grande audace, des crop tops, des décolletés outrageux (l’avantage d’avoir des petits seins), des échancrures larges, des dos nus. Je dirais même que tout ce qui est long me fait fuir : je déteste les jupes longues, les robes longues, et tutti quanti. Une des raisons en est que j’aime montrer mes tatouages, qui se situent précisément sur des zones de mon corps impliquant un dénudement partiel : ma cuisse (je jauge de la portabilité d’une jupe au travail selon le critère infaillible de la visibilité ou non de mes tatouages) et mon dos. Parlons-en, de ces tatouages : quoi de plus féminin qu’une jarretière en trompe-l’œil, quoi de plus « sexy », même ? Certes, ma cuisse est en fait entourée de deux vers (Apollinaire et Mallarmé), donc il ne s’agit pas d’une simple ornementation florale et délicate, faite pour être sexy, et dépourvue de sens, mais puis-je décemment nier le fait que ce soit « sexy » et « féminin », et que je l’aie un peu cherché ? Bref, je m’habille court, je suis une meuf typiquement « féminine », je montre beaucoup mon corps, et, horreur, j’aime ça. (Je pourrais aussi parler du maquillage ; j’aborderai peut-être la question de manière annexe.)

J’ai en stock tout une panoplie d’arguments plus ou moins préfabriqués pour m’en justifier, que je vais dérouler rapidement (?).

  • « Je m’habille comme je le fais pour moi-même »

Il y a d’abord le fameux argument, facile, pratique, du « je m’habille pour moi-même, parce que ça me fait plaisir, et pas pour les autres. » C’est le plus couramment employé par la gent féminine pour contrer les accusations des fervents apôtres de la culture du viol, du type « vous cherchez aussi, vous êtes provocantes avec vos tenues courtes, c’est que vous avez envie qu’on vous viole en fait » (notons la débilité de l’argument « tu as envie qu’on te viole », au passage, qui comporte stricto sensu une contradiction dans les termes ; mais ce n’est pas le lieu de parler « fantasme de viol », et je ne suis pas spécialiste). Donc, la réponse faite par les intéressées à ces détenteurs jaloux de la stupidité, c’est : « je ne cherche pas à provoquer, je ne m’habille pas pour ton regard, mais parce que ça me fait plaisir, à moi ». Et cet argument, je suis bien d’accord avec. Il me laisse néanmoins un petit goût de trop peu, il me laisse une gêne, il ne suffit pas. En effet, d’abord, par sa posture : il empêche toute contestation et fonctionne comme un argument d’autorité, puisqu’il se fonde sur un goût personnel, intime, inexplicable, et que par définition on ne peut pas, selon la formule consacrée, discuter des goûts et des couleurs. (Sauf que si, en fait, bien sûr qu’on peut. Et qu’on doit. Tu crois vraiment que tes goûts ne sont pas conditionnés ? Okay, je ne sais pas avec certitude pour le cas des choux de Bruxelles, mais je parle pas alimentaire là.)

De plus, m’habillé-je vraiment seulement pour moi-même ? Si c’était le cas, je soignerais mon look quand je reste chez moi à ne voir personne (hormis mon mec, mais je ne cherche plus à le séduire par ma sexytude quand je traînasse dans l’appart’). Mais quand je reste chez moi, je mets des fringues un peu moches, des gros gilets/pulls que j’empile, un plaid sur les genoux, je ne me maquille pas, bref, il ne s’agit plus pour moi de montrer mon corps, mes formes, de me rendre belle, sauf si on considère que me balader nue chez moi quand c’est la canicule et que par définition je montre mon corps et mes formes est une tentative de séduire les voisin.e.s voyeur.euse.s de l’autre côté de la rue. Or, je ne soigne mon look que si je sors (et par là je n’entends pas « pour aller faire des courses », pour moi c’est strictement la même chose que rester traîner chez moi). Et par gradation selon là où je sors. Alors, juste pour moi-même ? Ou pour me sentir fière de ressembler à qui je veux être dans le regard des autres ?

  • « Je m’habille comme je le fais pour me sentir moi-même et bien dans ma peau »

J’en viens à mon deuxième argument, qui ressemble au premier mais qui comporte une nuance, puisqu’on ne prétend plus s’habiller pour soi (et pour soi seule, c’est le sous-entendu quand on veut répondre aux arguments de la culture du viol en disant qu’on ne s’habille pas pour plaire aux inconnus, mais pour se plaire à soi-même), mais pour se sentir en adéquation avec l’image de soi-même qu’on veut renvoyer aux autres. C’est déjà moins hypocrite : on n’est plus seule dans sa démarche de paraître, mais autrui y intervient comme une sorte de confirmation publique de l’expression visuelle de son identité (c’est très ampoulé, pardon). Ainsi, pour recentrer, dans mon esprit, si je m’apprête, que je porte des jupes courtes, etc, c’est pour que mon apparence corresponde à l’idée que je me fais de ma propre identité. Et en effet, quand je porte des vêtements avec peu de tissu, on voit mes tatouages, qui participent de la construction de ma personne : je veux qu’on identifie mes affinités avec la culture alternative ; quand je porte du rouge à lèvres foncé, je veux qu’on identifie l’idée que je me fais du « grunge », du « goth » ; quand je porte des jupes moulantes, je veux passer pour une fille qui a assez confiance en elle pour ne pas cacher ses hanches – c’est performatif en quelque sorte, la confiance, je la gagne en portant un vêtement qui pourtant peut me faire assez peur pour que quand je le mette, je ne me sente pas du tout en confiance. Ainsi, j’essaie de surmonter mes complexes en me construisant une identité visuelle.

Néanmoins, suis-je vraiment bien dans ma peau en m’habillant ainsi ? Est-ce vraiment confortable de porter une jupe moulante qu’il faut tirer régulièrement vers le bas par peur d’être vulgaire ? Est-ce vraiment toujours confortable de porter une jupe évasée qui laisse apercevoir ma culotte dès que je monte les escaliers du métro ? (Dans le premier cas, je parle de confort au sens premier : c’est très pénible de tirer sa jupe en permanence ; dans le second cas, je parle de confort de manière figurée : c’est gênant de penser que les gens puissent avoir des pensées salaces en apercevant un bout de fesse.) C’est vrai qu’en été, ça tient moins chaud qu’un jean ; mais maintenant que je m’y mets, aux jeans, justement, n’est-ce pas vraiment confortable pour moi de pouvoir m’habiller le matin sans me demander si ma jupe est trop courte pour aller au boulot ? Et puis, est-ce que je ne peux pas parvenir à me sentir moi-même en portant, par exemple, un bon jean vintage qui fasse ressortir ma taille et mes hanches comme je l’aime, sans avoir forcément les gambettes à l’air ? Quel est ce besoin maladif de montrer mes cuisses au tout venant, ai-je donc tant besoin que ça d’exposer mes tatouages ?

  • « Je m’habille comme je le fais pour qu’on voie mes tatouages »

Bon, j’ai déjà partiellement répondu à cette question. Au fil de mes tatouages, ma manière de me vêtir a changé : depuis les tatouages sur la cuisse, je montre quasi systématiquement mes jambes ; depuis les tatouages dans le dos, je suis obsédée par les dos échancrés des bodys vintage. Mais pourquoi, disais-je, ce besoin maladif de les montrer ? Il y a cette histoire d’expression de qui je suis et de qui je veux être : mes tatouages, s’ils sont fort ésotériques et gorgés de symbolique, que d’ailleurs je déteste expliquer car je trouve cela follement embarrassant et prétentieux, n’en sont pas moins des pans de moi-même que j’ai voulu immortaliser sur ma peau, et je suis fière d’avoir dans le dos un vers de Lorca si beau, qui me définit à un moment de ma vie, que j’ai bien envie qu’on puisse le lire et l’interpréter (bien ou mal, qu’importe !). Il y a aussi une question d’esthétique brute : eh bien oui, j’aime être belle, j’aime me trouver belle, j’aime trouver que mes tatouages sont beaux et épousent mon corps. Ce n’est pas pour rien que mes tatouages sont des trompe-l’œil, en jarretière ou en miroir dont les contours sont les mêmes que la forme de mon dos. Il n’empêche que, comme je le disais en introduction, ces raisons semblent d’autant plus superficielles que j’exhibe des motifs dont la signification est inaccessible, à la recherche d’un simple plaisir esthétique.

Et j’en reviens au point initial ; puis-je faire cela seulement pour moi ? Est-on belle si personne ne nous voit l’être ? Question ancestrale et philosophique sur la beauté : is beauty in the eye of the beholder ? Il est très difficile de déterminer ce qui me pousse à me mettre des paillettes sur les yeux quand j’ai prévu d’aller danser : car de fait, ce n’est pas pour draguer, ce n’est pas pour recevoir des compliments (bien que ceux de personnes que je connais puissent me faire très plaisir), c’est pour me plaire à moi-même, c’est parce que je trouve le moment du maquillage distrayant et aussi égoïste qu’important pour sentir qu’on prend soin de soi (argument que ressortent tou.te.s les youtubeur.euse.s ASMR pour justifier qu’on regarde leurs vidéos), et puis ensuite rentable s’il permet de se sentir plus en confiance avec soi-même.

  • « Je m’habille comme je le fais car ce qui est féminin ne l’est que si l’on accorde du crédit aux catégories genrées traditionnelles »

Les paillettes, c’est féminin parce qu’on a décidé que c’était un truc de meufs. Le maquillage, les robes, les talons, le rose, la dentelle, c’est féminin parce qu’on a décidé que c’était un truc de meufs.

D’un autre côté, le maquillage, c’est féminin parce que ça a été inventé par des hommes pour faire du biz’ et pour mieux contrôler le corps des femmes qui passent dès lors plus de temps à se parer pour plaire aux hommes qu’à potentiellement s’émanciper. D’un autre côté, les fringues courtes, c’est un outil de domination en ceci qu’il s’agit de rendre disponible le corps féminin au regard masculin. Et puis, on court moins vite et moins facilement, donc on est plus vulnérable, avec une jupe moulante et courte, que dans un jean. De manière générale, tout ce qui est promu dans les magazines féminins, si ce n’est pas (entre autres, très certainement) un moyen de focaliser l’attention des femmes sur des problématiques superficielles, je ne sais pas ce que c’est. Les sujets sérieux, c’est pour les bonshommes ; et les morning routines, les tutos summer makeup et les fashion hauls sur Youtube, ce n’est pas tellement inoffensif pour les femmes à partir du moment où ça envahit le cerveau au point de le rendre indisponible pour d’autres préoccupations. Je ne dis pas que je suis hermétique à ces trucs et que ça me passe au-dessus dans mon immense sagesse et dans mon immense snobisme, au contraire ; mais à voir par exemple le degré de maîtrise (faible) de la langue française des youtubeuses beauté, je suis tentée de me dire que centrer sa vie autour du maquillage se fait au détriment de choses élémentaires – mais c’est un autre sujet.

Il n’empêche que, quoi que l’on fasse, quels que soient les choix que l’on effectue par rapport à notre physique, cela peut être rabattu sur une catégorie de genre – masculin ou féminin (et sur tant d’autres catégories…). Sans certitude absolue, il me semble que c’est Barthes qui disait que même un non-choix absolu dans son apparence était signifiant quant à la personnalité de l’intéressé.e : ne pas faire attention à ses fringues, à sa coiffure, c’est toujours un choix par défaut, c’est toujours dire quelque chose de soi. On peut préciser et redéfinir dans le paradigme du genre : si j’ai les cheveux longs, c’est féminin ; si je me rase sur les côtés, c’est déjà moins féminin, et donc, plus masculin ; si je mets une robe, c’est féminin ; si j’ai des tatouages avec des motifs floraux, c’est féminin ; si je porte une veste d’homme en jean, c’est masculin, à moins que ça ne devienne féminin par-dessus une robe et les jambes à l’air. (Il est bien plus simple de rendre le masculin féminin que l’inverse. Le pantalon : masculin, et maintenant tellement plus varié côté féminin ; le sweat à capuche : masculin, sauf si tu le piques à ton mec et que ça devient sexy/mignon, et donc, féminin.) Il n’y a pas de non-choix. Je ne peux m’absoudre du genre dans mon apparence, car tout est signe, tout est catégorisable, tout m’est préjudiciable dans un sens ou dans l’autre. Alors il faut prendre son parti et essayer de mélanger les deux, et c’est ce que j’essaie de faire dans une certaine mesure : les cheveux rasés les gars, vous croyez que c’est pour quoi (à part parce que je kiffe, of course) ? C’est pour ne pas avoir l’air trop féminine. A l’inverse, quand je me suis coupé les cheveux très courts il y a plusieurs années, j’ai commencé à porter du rouge à lèvres, pour ne pas avoir l’air trop masculine. Je disais plus haut que les goûts et les couleurs étaient culturels : évidemment, les goûts changent (quel concept correspond mieux à cette réalité que celui de la mode ?) et on peut même faire des efforts pour ça ; moi, pour (entre autres) lutter contre ma féminité outrancière (et donc, par nouveau goût, en adéquation avec l’évolution de mes réflexions et de l’identité que je me construis), j’essaie de me mettre aux jeans, je me suis rasé le tour de la tête, j’ai laissé pousser mes poils d’aisselles, je m’oriente dernièrement vers des tatouages aux contours plus rugueux, plus aigus, aux courbes moins dociles. D’ailleurs, preuve que ce goût est un goût valable et pas juste un effort masochiste : il n’est personne, pour moi, de plus sexy, que quelqu’un.e qui mélange savamment (car je suis une esthète exigeante) les codes du masculin et du féminin, et qui pratique l’androgynie, ne serait-ce qu’un peu.

Quel autre choix a-t-on, donc, que d’embrasser les codes genrés en se les réappropriant dans la mesure du possible ? Je n’ai pas en tête de modèles de vêtements qui seraient complètement dégenrés. Bien sûr, on trouve des vêtements unisexes, quelques-uns ; mais une fois portés, assortis, accessoirisés, échappent-il au genre ? Il n’y a pas que le vêtement qui fait le genre ; il y a tous ces je-ne-sais-quoi autour – la coupe de cheveux, les bijoux ou leur absence, et des choses moins tangibles, comme la posture, la façon de marcher, les gestes, etc. Les silhouettes dégenrées sont extrêmement rares, et se composent généralement d’un savant mélange de vêtements et de je-ne-sais-quoi qui empruntent à la fois au « masculin » et au « féminin ».

Evidemment, d’où mes guillemets, cela ne signifie pas qu’est masculin ou féminin en soi tel ou tel vêtement ; cela signifie que l’imaginaire collectif, autour du vêtement, fonctionne de manière extrêmement genrée. Pour preuve : voit-on souvent des hommes en jupe (kilt excepté) ? Et si, par hasard, on en voit, n’est-on pas choqué.e, ou au moins surpris.e ? Le vêtement interpelle : il n’est pas neutre. On juge le vêtement, et on ne le juge pas seulement à l’aune du bon ou du mauvais goût, mais aussi à l’aune d’une multitude d’autres paradigmes, dont le paradigme du genre. Combien de femmes se voient reprocher de n’être pas assez féminines, ou au contraire, de l’être trop (en d’autres termes, de s’habiller « comme des putes ») ? A l’inverse, j’ai dans mon entourage reçu le témoignage d’un homme qui s’était fait frapper pour avoir porté, par simple plaisir, une jupe. Au passage, un des rares avantages à être une meuf : on se fait moins tabasser pour ses « excentricités » vestimentaires, puisque l’on a plus de liberté dans sa manière de s’habiller (ce qui n’empêche pas que l’on soit jugée, en permanence, et négativement, bien sûr).

Pour ma part, je n’essaie pas d’être « féminine » : loin de moi cette idée. Je ne nierai pas que mon éducation et mon intégration d’une culture genrée m’ont sans nul doute orientée vers des goûts dits féminins, mais ce n’est pas un choix orienté par des considérations sur le féminin et le masculin. Si considérations sur le féminin et le masculin il y a, c’est pour éviter de tomber dans des extrêmes de genre en essayant de temporiser mes goûts dits féminins ou masculins. Ainsi, ma démarche ne peut pas être de vouloir correspondre aux représentations culturelles de la féminité comme une fin en soi : je ne me lève pas le matin en me disant que je veux souligner, flatter, exposer une quelconque féminité, qui consisterait par exemple à souligner, flatter, exposer les courbes de mon corps. Il se trouve que mon corps correspond à un certain nombre de normes de la féminité : j’ai la taille fine et des hanches marquées, par exemple, en mode bouteille d’Orangina t’sais (version atténuée évidemment) ; devrais-je le cacher pour contrer la « féminité » à laquelle mon corps est associé ? Il n’est pas dégueulasse, mon corps ; il est loin d’être parfait et comme à tout le monde, il me fout des complexes ; mais si je peux le mettre en valeur, si cela peut m’aider à le trouver plaisant, eh bien, allons-y. Tout le monde souhaite se trouver beau ou belle. Je ne fais pas exception à la règle, et avec ce que j’ai, j’essaie de faire de mon mieux, et de souligner ma taille, mes hanches, pas pour être féminine, mais parce que ce sont les atours dont je suis pourvue, ou même, plus rigoureusement, parce que ce sont des bouts de moi (car nous n’avons pas un corps, mais nous sommes un corps). Alors si ça, c’est féminin… tant pis ?

Mêler « masculin » et « féminin » est pour moi une manière de brouiller les frontières entre les genres, tout en sachant que je reste prise dans des représentations aussi parfaitement arbitraires que solidement ancrées, et que, quoi que je choisisse, cela peut être analysé au prisme des catégories genrées. Et avec de la souplesse et le plus de liberté possible dans son apparence, on pourrait, c’est un vœu pieux, faire bouger ces catégories. Ce combat, d’ailleurs, il me semble que c’est d’abord aux hommes de le mener : j’aurai beau faire tout ce que je peux, tant que les hommes seront terrorisés et révulsés à l’idée de porter des robes, tant que des types frapperont ceux qui essaient, le vêtement sera, indéfectiblement, genré. Mais dans un monde idéal, une robe, ce n’est ni particulièrement féminin ni particulièrement masculin ; c’est un vêtement, joli, léger, commode quand il fait chaud, coupé pour qui veut selon ses préférences, qui tourne fraîchement quand on danse, et qui libère la jambe de l’étau du pantalon. Avant, on considérait bien que le pantalon était un habit masculin ; il faudrait voir à inverser, mais cette révolution vestimentaire est plus complexe à faire advenir, car les dominées qui se révoltent pour obtenir plus de liberté de mouvement, cela fait sens, mais les dominants qui se révoltent pour montrer leurs jambes au monde et risquer de se faire sexualiser, cela fait moins sens. L’horizon du dégenrage semble bien utopique… et donc peut-être un poil hypocrite ? Mais il faut bien s’habiller, et procéder à des choix.

  • « Je m’habille comme cela pour me réapproprier les codes de la féminité. »

Faudrait-il alors, en tant que femme, « se réapproprier » les codes de la féminité ? Grand bien fasse à celles qui le souhaitent ; pour ma part, je ne crois pas que prétendre se réapproprier ces codes pour mieux s’y complaire sans beaucoup de sens critique soit une démarche suffisante ; je comprends la méthode, mais je la trouve douteuse ; je crois que l’on a le droit de porter une robe sans revendiquer une essentialisation de la féminité, puisque ce vocabulaire de la appropriation sous-entend que l’on a été spoliée d’un bien qui nous appartenait en propre, mais qui nous a été volé. Or rien ne nous a été volé, puisque rien ne nous a jamais appartenu. Par exemple, les soutiens-gorge sont une invention marketing récente visant à faire croire que nous avons besoin que notre poitrine soit soutenue, pour notre propre bien ; ce qui est faux, à en croire les études sur le sujet ; c’est simplement un objet de plus à nous vendre, et un objet désirable car érotisé (« Cachez ce sein que je ne saurais voir », mais cachez-le élégamment, pour attiser le désir masculin) et agrémenté de mille dentelles affriolantes qui assouvissent un plaisir esthétique. Les soutiens-gorge n’ont donc absolument rien d’un attribut essentiel des femmes, et il n’y a rien à se réapproprier ; on peut se les approprier, tout court, si l’on veut, s’il s’agit de confisquer à l’exclusivité du regard masculin un objet pensé pour lui.

Au fond, cet argument, je n’y crois guère, et je ne l’ai pas ajouté pour moi véritablement, mais davantage pour poursuivre la réflexion. On peut trouver plein de raisons pour porter des talons : mais j’ai du mal à concevoir que l’empowerment de l’appropriation soit une motivation très sérieuse. Peut-on véritablement se sentir en situation de force, comme quelqu’une qui échappe à la domination du regard masculin, lorsque l’on porte des talons aiguille, ou une robe courte, ou un vêtement quelconque qui laisse entrevoir un bout de peau à la merci des pervers ?

***

Il m’a fallu du temps pour saisir d’une main ferme mes motivations profondes, puissantes ; des motivations plus satisfaisantes que celles-ci, qui sont contestables, comme j’ai voulu le montrer, pour m’expliquer intellectuellement et idéologiquement ma tendance à montrer ma peau en permanence. On me dira que j’ai cherché à intellectualiser quelque chose que je pratiquais par avance, et que je cherchais seulement à paraître un peu moins conne à vouloir montrer mes tatouages. Est-ce complètement faux ? Quoi qu’il en soit, un tel argument serait un sophisme, puisqu’il n’y a aucun moyen de le savoir ; et quand bien même cela serait vrai, je ne vois pas que cela invalide mon propos, si je l’argumente.

Alors venons-en au fait : je crois que ce n’est pas le dévoilement du corps qui érotise le corps, mais bien l’inverse – la dissimulation du corps. Pas seulement dans l’absolu, mais aussi dans notre société. Ainsi, me semble-t-il, montrer le corps féminin n’est pas ce qui, au fond, le rend désirable dans l’œil masculin ; c’est bien vouloir le cacher qui le rend érotique.

Le corps féminin est partout : placardé dans le métro sous forme de publicités pour de la lingerie, dessiné allègrement par les auteurs de bandes dessinées ou modélisé dans les jeux vidéo (guerrières à moitié nues contre héros aux muscles certes saillants mais aux vêtements couvrants. Puisqu’on est dans une parenthèse : cette idéalisation du corps masculin répond toujours à une demande du regard masculin, puisqu’elle obéit à une idée de virilité qui prend la forme d’une compétition entre hommes. Il ne s’agit pas pour moi de nier que le corps viriliste et musclé ne puisse plaire aux femmes, mais il s’agit de dire qu’au départ, c’est plutôt au regard masculin qu’est destinée une telle représentation.), montré sans vergogne dans les films et séries, et puis dans l’art figuratif depuis des siècles… Ce n’est une surprise pour personne, le corps féminin est sexualisé, en permanence, tout le temps, et la manière dont il est habillé dans ces médias y contribue : le corps peut être nu mais il est plus souvent, seulement, en partie nu. Les parties les plus érotiques du corps sont couvertes d’un pudique (terme auquel je n’accorde aucun crédit) voile, ou heureusement dissimulées par une branche d’arbre qui passait miraculeusement par là ; la caméra ou la bulle de BD coupe le corps là où il faut pour ne pas montrer le téton, ou la vulve. Les femmes, dans les films, vont au lit en nuisette ou en débardeur, ou rabattent toujours la couverture sur leurs seins (mais d’autres parties de leur corps, supposément innocentes, sont gaiement étalées) ; étonnamment, les hommes montrent leur buste, sans que cela soit un problème – puisque souvenons-nous que le divertissement est pensé pour le regard masculin, et qu’il est incongru d’accorder de l’importance à ce qu’une femme puisse trouver érotique un torse masculin socialement désexualisé. (Lorsque je parle de ça à des hommes, on me regarde avec des yeux ronds : quoi, les tétons masculins sont érotiques ? Mais pas du tout, il n’y a que le téton féminin qui l’est ! Eh, les gars, si vous voulez que les tétons soient en soi érotiques, déjà on va pas être d’accord, mais bon courage pour différencier un téton masculin d’un téton féminin en soi parce que, spoiler alert : c’est la même chose ! Avec éventuellement, tout au plus, une différence dans la taille… J’ajoute même que les tétons féminins ont une fonction tout ce qu’il y a de plus concret, qui n’a rien à voir avec la sexualité ; les tétons masculins sont là pour décorer : s’il y a quelque chose qui mérite d’être érotisé là-dedans, c’est bien ce qui ne sert à rien et peut donc librement être renvoyé à la sexualité… Et si vous me sortez des arguments à base de fantasme de maternité et d’allaitement, parlez-en plutôt à votre cerveau malade qui a besoin d’être infantilisé.)

Et si l’on admet quand même que ce torse masculin puisse être érotique, c’est dans une vision d’ensemble qui gomme les particularités du corps masculin : on parle de ce torse comme d’un bloc, de quelque chose qui d’ailleurs ressemble pas mal à du marbre ou du béton et qui n’a rien à voir avec les infinies nuances du corps féminin, du sein féminin, du téton féminin. Voit-on souvent des éloges du corps masculin qui évoquent les subtilités de son toucher et de ses montuosités, la douceur de sa pilosité, la beauté de ses lignes, les nuances de sa couleur, etc ? Le corps masculin est un bloc, au mieux il est évoqué par des adjectifs qui correspondent au champ lexical de la raideur et de la rigidité, et puis pour décrire le phallus, on utilisera le champ lexical de la puissance ; le corps féminin est décrit dans ses moindres détails, lisez donc des blasons médiévaux pour vous en convaincre, avec toutes les nuances imaginables. Mais je ne vois pas bien quelle différence essentielle entre nos corps justifie ce traitement de faveur. Les hommes aussi ont une peau, qui peut être douce, soyeuse, rose, frissonnante sous la caresse ; les hommes aussi peuvent avoir un beau corps, digne de descriptions détaillées plutôt qu’abstraites. Nous sommes fait.e.s de la même chair, des mêmes poils (les nôtres étant certes moins visibles), de la même chaleur et de courbes qui, pour différentes qu’elles puissent être entre tous individus, qu’importe leur sexe, sont toutes intéressantes pour faire de l’art (moi, j’ai pris mon parti en faisant de mon amoureux ma muse). Une amie me disait il y a peu, alors que nous étions au Hellfest, cette chose très juste entendue sur France Inter : les femmes sont les seules à avoir un corps. Dans notre société, les hommes n’en ont pas. Moi-même, en tant que femme, je suis, et j’en ai honte, extrêmement prompte à juger du corps d’une femme, à l’évaluer comme une marchandise qui doit être faite pour plaire (et peut-être aussi dans une infecte logique de concurrence) ; le corps d’un homme, montré ou pas, disgracieux ou pas, n’est pas un problème. Personne ne parle des hommes torse nu qui se baladent dans le festival, mais les rares femmes qui portent leur poitrine à découvert font sensation. Pour moi, je n’ose pas encore le faire, je suis bien trop lasse des relous, qui contrairement à ce qu’on pourrait penser sont légions au Hellfest (ils sont juste un poil plus subtils qu’ailleurs, et lâchent vite l’affaire), et puis je n’ai pas envie de couvrir de crème solaire encore plus de mon corps déjà bien visible. Me suffit déjà d’affronter les regards circonspects quand je fais du topless sur la plage, alors que selon les conventions sociales, il n’y a que les vieilles femmes qui sont fondées à le faire, parce qu’on est habitué.e. Ceci corrobore cela : c’est parce que le corps féminin est érotisé, que voir soudainement une femme qui montre ses seins semble érotique, et semble une anomalie.

C’est parce que le corps féminin est érotisé qu’il faut le cacher, dans un mouvement extrêmement ambivalent, à première vue, paradoxal, de dévoilement/dissimulation. Au XVIIIe siècle, c’est la cheville et le pied qui sont érotiques : les cacher est indispensable. Qui vient en premier, l’œuf ou la poule, l’érotisation ou la dissimulation de la cheville ? Difficile à dire ; mais cette logique est un cercle vicieux qui enferme le corps féminin dans un cadre auquel il doit docilement se soumettre. Cela nous semble aberrant aujourd’hui ; pourtant, cela semble normal à tout le monde de dissimuler la poitrine féminine, au moins sous un crop top, un soutien-gorge ou un haut de maillot de bain. En quoi est-ce plus fondé ? Tout le monde aujourd’hui montre ses chevilles, et cela n’est érotique pour personne (vous avez tous les droits de trouver une cheville érotique, mais elle n’est jamais érotisée médiatiquement, socialement ; il faut bien faire la différence entre la perception individuelle et la perception collective). Quelle solution proposé-je ? Dévoiler les seins.

Si vous trouvez que c’est une solution radicale, c’est vraisemblablement que vous n’avez pas compris mon propos. Pour moi, les poitrines nues des FEMEN n’ont rien de radical ; s’il y a quelque chose de radical dans leur méthode, c’est peut-être les messages tracés à la peinture noire qu’elles y arborent, ou leur mode d’action événementiel agressif. Une poitrine nue, c’est juste naturel. Je ne suis pas de ceux ou celles qui justifient tout par la nature, je trouve cela très énervant de penser que la nature est bonne en soi (la nature n’a pas d’intentions, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est pas douée de conscience ni de volonté) ; pour autant, la poitrine est naturelle, c’est-à-dire qu’elle n’a rien de dangereux, elle est même fort utile, indispensable, elle n’est pas sale ; nous ne sommes pas né.e.s habillé.e.s, et nous n’avons aucune raison d’avoir honte de notre corps. Il est profondément injuste de prétendre que les FEMEN sont contradictoires en militant pour l’égalité entre hommes et femmes et en affichant leur corps érotique en même temps : il n’y a aucune intention érotique dans leur exhibition. Leur exhibition porte les mêmes buts que moi : désexualiser le corps en le montrant comme une chose naturelle et normale. Je trouve extrêmement anormal, par contre, de voir des hommes se balader sur la voie publique torse nu, sans aucun problème ; en revanche, les FEMEN sont arrêtées quand elles le font, entre autres pour exhibition sexuelle (l’une d’elles a été condamnée pour ce motif en 2014). J’ai déjà dit ce que je pensais de la sexualisation de la poitrine ; mais si l’on veut être cohérent.e, de deux choses l’une : ou l’on autorise tout le monde à montrer sa poitrine, ou l’on n’autorise personne à le faire. Dans la théorie, la justice a tranché en faveur de la deuxième option, mais les hommes, eux, ne se font pas arrêter quand ils se promènent torse nu (la saison du beauf a commencé, avec la chaleur, ça se voit sur les pelouses parisiennes). Si cette injustice vous semble anecdotique, elle est pour moi une source de frustration énorme, et devrait l’être, je crois, pour toutes les femmes : je me sens coupable, vis-à-vis de mes voisin.e.s, d’arroser mes plantes seins nus à ma fenêtre ; je crois que mon mec n’a jamais envisagé l’espace d’un instant que cela puisse être gênant pour lui de se montrer seins nus à notre fenêtre. Je le fais tout de même, mais avec un pincement au cœur.

Moi, je n’ai pas de pudeur ; j’ai dit plus haut rapidement ce que je pensais de ce mot. Je n’ai pas à avoir honte de mon corps, et quand bien même j’aurais honte de certaines parties de mon corps, je sais que ce n’est pas justifié. A titre tout à fait personnel, il ne me gênerait pas que les gens se baladent nus. Pour des raisons hygiéniques et de santé, évidemment, cela n’est pas envisageable ; mais sur le plan sexuel, je n’ai aucun problème avec ça. Baladez-vous nu.e.s si vous le souhaitez – qui suis-je pour vous dire que votre corps est indécent ? Dit-on aux animaux de se vêtir car on voit leurs parties génitales ? Il n’y a que deux-trois allumé.e.s pour mettre des manteaux à leur chien, et puis même pas pour ça, je suppose. Alors je m’énerve contre ceux que j’appelais beaufs pour l’exhibition de leur torse sur la voie publique : pas parce que cela me gêne dans l’absolu, mais parce que je suis jalouse, furieusement jalouse de leur liberté que je n’ai pas ; et parce que dans l’état actuel des choses, agir de la sorte est faire preuve d’un manque certain d’élégance ; mais dans une société qui désexualiserait le corps, eh bien, je n’y verrais pas de problème. Tout comme je n’ai aucun problème à enlever mes fringues en public ; il n’y a que les autres que cela gêne vraiment, et si ça me gêne un peu, c’est par procuration, parce que j’ai peur des réactions.

C’est pour cela que je crois qu’il ne faut pas avoir peur de montrer son corps ; pas pour toutes les raisons évoquées dans la première partie de ce (trop) long article, mais parce que plus nous montrerons notre corps, moins il sera, je crois, un jour, sexualisé. C’est très paradoxal, et je veux bien le croire : nos jambes sont érotisées quand nous les montrons en portant une jupe ; pour autant, je ne crois pas que se voiler derrière de la pudeur soit une solution : ce n’est pas notre corps, le problème. Le problème, c’est la réaction des hommes, c’est leur regard posé sur nous. Sont-ce des animaux ? N’est-ce pas les estimer un peu plus que de les croire capables de contrôler leur slip ? Je n’ai pas envie d’être misandre ; j’ai envie de croire, pour le dire avec humour en inversant la célèbre formule, que les hommes sont des femmes comme les autres. Et que peut-être eux aussi voudraient avoir moins chaud en été en portant des shorts ou des jupes. C’est pour cela que, au risque de tomber dans la polémique, je suis à titre personnel contre le voile religieux. Bien que je ne pense pas qu’il faille l’interdire, car on ne devrait forcer personne à s’habiller comme nous, on le veut, en déplaçant et reproduisant ainsi le monopole du regard masculin sur le corps féminin, je pense qu’il n’est pas une solution, et qu’en soustrayant à la vue le corps féminin, le voile ne fait que l’enfermer dans cette bulle d’érotisme propre à la dissimulation. Le corps féminin dissimulé laisse la place à tous les fantasmes d’appropriation masculins, et est fait pour donner raison à l’idée reçue selon laquelle comme les hommes ne savent pas contrôler leurs pulsions animales, c’est aux femmes d’agir en fonction. Ben non en fait, ce ne sont pas des bêtes, et s’ils veulent prétendre au titre d’être humain, c’est à eux d’adapter leur regard et non pas à nous de nous y soumettre. Je comprends, évidemment, que l’on puisse se sentir protégée par un hijab, niqab ou autre, et qui suis-je pour parler à la place de celles qui sont concernées ; mais idéologiquement, il me semble que c’est faire fausse route dans la méthode. Nous ne devrions pas avoir à protéger notre pudeur ; la pudeur est un concept qui ne recoupe pas d’autre réalité que celle que les hommes nous imposent. Recouvrir son corps d’un vêtement ample, c’est accepter l’idée que le corps féminin soit par essence érotique et inapte à exister pour lui-même, en-dehors du regard désirant masculin ; c’est une idée que je ne saurais soutenir.

Je répète pour que ce soit bien clair : les femmes qui se voilent font ce qu’elles veulent, et je ne leur ferais pas l’affront de les croire inconscientes et incapables de comprendre ce qui est en jeu dans leur choix. Nous n’avons pas les mêmes repères, la même éducation, le même système de pensée, et sans doute qu’elles auraient beaucoup à me rétorquer, à commencer par ma propre aliénation, ce qui me reste d’aliénation dans mes choix et dans mon comportement. Après tout, on peut y revenir : je me maquille, et ma belle volonté de vouloir que tout le monde, homme et femme, ait le droit de se maquiller, ne demeure pas moins une justification fragile à un comportement problématique. Mais cette question, que j’ai abordée au passage ci-dessus, est assez déconnectée de celle de l’habit, que je justifie beaucoup mieux par les raisons évoquées en ce moment même. Chacune ses problématiques et ses contradictions, et il ne s’agit pas de dire que je suis au-dessus de ça, loin s’en faut.

Au fond, ce que je souhaite, c’est inviter à une bascule du regard. Je disais tout à l’heure qu’il fallait différencier les perceptions individuelle et collective : car cela n’a rien à voir, de trouver individuellement érotique une paire de seins ou de fesses, et d’imposer socialement des règles de bonnes mœurs pour régir la perception de cette paire de seins ou de fesses. Et puis c’est une vaste tartufferie : « Cachez ce sein que je ne saurais voir », dit celui qui a donné son nom à ce concept ; mais ce que l’on cache, ce n’est pas le sein, c’est le téton, quand un téton masculin, identique à un téton féminin, n’a pas à être caché… Le sein, il est bien là, bien visible ; autant achever le travail en enlevant la petite bande noire, et puis considérer que le sein n’est pas honteux ou sale, et puis alors il pourra être un peu plus libre comme nos chevilles. Ainsi, je ne puis ni ne veux demander aux hommes, chacun, de ne pas trouver érotique un sein ; je puis et veux en revanche demander aux hommes de ne voir pas dans la monstration du sein un appel au viol, une manœuvre de séduction, une action faite pour lui. Parce qu’on s’en fout des hommes, enfin, on devrait s’en foutre. Si je veux séduire, ma foi, je suis assez grande pour m’y prendre toute seule, et autrement qu’en ne faisant que montrer mon corps ; je ne suis pas un objet, écoute un peu mon cerveau pour voir. Je t’estime trop pour penser que tu veuilles réellement me réduire à cela ; et si tu t’y arrêtes, tu es un gros con, et tu peux quitter ma vue, comme le sein selon le tartuffe. Personne ne reproche aux hommes d’essayer d’aguicher les femmes quand ils montrent leurs mollets en short ; pourtant, combien de femmes sans doute trouvent qu’un mollet peut être érotique, sur une personne qui nous plaît. Cela n’a rien à voir avec la perception collective. De la même manière, on n’accuse pas les petit.e.s enfants d’être aguicheur.euse.s avec leurs jambes potelées quand un pédophile leur tombe dessus. Pourquoi le fait-on avec les femmes qui portent des jupes ? Et si moi, je trouve érotique le téton d’un homme, dois-je ériger cette perception individuelle en vérité générale, en loi de la représentation médiatique, sous prétexte que je ne pourrais pas contrôler mon rut, en imposant mon regard féminin sur les hommes ? A quel point sommes-nous conditionné.e.s, pour que le contrôle exercé sur le corps féminin semble ne choquer personne… !

Pour conclure clairement : plus nous serons nombreuses à montrer que notre corps n’a rien d’anormal qui doive à tout prix être dissimulé, moins notre corps sera sexualisé et érotisé. Il s’agit, si l’on veut ici, d’une appropriation, celle-là même que je critiquais tout à l’heure, mais que j’étaye cette fois-ci plus que lors de ma mention des talons aiguille (que je trouve inétayable) : confisquons notre corps à l’exclusivité du regard masculin, habillons-nous non pas pour lui plaire, mais pour avoir le droit d’exister en-dehors de lui. Oui, il y a un paradoxe à vouloir s’habiller de la même manière que les personnages féminins de bandes dessinées. Mais il s’explique : si l’on n’a pas le droit, dans le monde actuel, de montrer ses tétons, du moins peut-on avoir envie de montrer le maximum acceptable de peau en affirmant haut et fort qu’il n’est pas disponible aux hommes sur demande. Si je pouvais, je sortirais fermement de cette logique d’érotisation en ne dissimulant rien ; tristement, je ne le peux pas, je suis trop contrainte. C’est une drôle d’ironie. Je le fais quand je peux, comme je peux, en faisant du topless sur la plage. Pour ma part, j’essaie d’éviter de trop donner suite aux représentations masculines du corps féminin, et il ne me viendrait pas à l’esprit par exemple, pour une soirée déguisée, de me costumer en une Wonder Woman très sexualisée. Il est très difficile de concilier deux exigences a priori si antinomiques : cacher, sans cacher. J’imagine que tout dépend de l’intention. Pour moi, ne pas mettre de soutien-gorge (je n’en mets plus, du tout, jamais), c’est cesser d’enrober mon corps au prétexte que mes tétons qui pointent quand j’ai froid seraient érotiques (bizarrement, personne ne fait ce reproche aux hommes, qui pointent aussi bien que nous) ; ce n’est pas, du tout, jamais, pour qu’on me sexualise et qu’on regarde ma poitrine. Je sais que cela peut être gênant, et sur mon estrade, parfois, quand j’ai froid devant mes élèves, je suis bien heureuse d’avoir une écharpe ou une chemise qui masque mes tétons ; mais je suis fort contrariée moi-même de mon embarras.

Par conséquent : dénudons-nous. Faisons fi d’eux. Qu’ils ne soient rien pour nous. (Je sonne comme Wittig dans Les Guérillères. Très bon livre, que j’ai critiqué d’ailleurs, et je donnais une citation merveilleuse pour donner envie, à retrouver ici.)

Au final, la raison la plus belle pour laquelle je m’habille comme je le fais, c’est mon militantisme.

Je termine par une brève (?) analyse de l’affiche d’une exposition qui a débuté ce mois-ci à Chantilly, sur le célèbre dessin dit La Joconde nue, qu’on attribue avec quasi-certitude à Léonard de Vinci. Ce dessin est visible partout sur internet, dans Google, et bénéficie de la fameuse exemption de la censure qui est celle de l’art. On a le droit de montrer à des enfants L’Origine du monde, mais pas de vraies vulves. Curieux. J’en reparlerai peut-être une autre fois. Mais bref : sur ce dessin, comme son nom l’indique, la jeune femme qui ressemble (comme son nom l’indique, toujours) à Mona Lisa est nue, ses seins et ses tétons bien visibles. L’exposition à Chantilly tourne autour de ce dessin : ses influences, ses répliques, sa postérité, ses liens avec La Joconde. L’affiche, sobre et élégante, choisit comme phrase d’accroche (plutôt racoleuse) « Le mystère enfin dévoilé ». Jusqu’ici, rien de remarquable. Sauf que… Où a-t-on choisi de placer cette phrase d’accroche ? Je vous le donne en mille : sur les tétons de la jeune femme. Alors on peut ne pas trouver cela de mauvais goût ; ce ne fut pas mon cas, malheureusement pour moi. Que je vous explique : le mystère principal de cette exposition, pour reprendre l’expression, c’est l’attribution, qui fut contestée, du carton à Léonard de Vinci ; on parle également, j’imagine (puisque je ne l’ai pas vue) du modèle (puisqu’il est peu probable que Lisa Gherardini, connue sous le nom de Mona Lisa donc, ait accepté de poser nue), et de son énigmatique et si fameux sourire. S’il fallait donc censurer quelque chose sur cette affiche, c’eût été, en tout logique, le sourire de la jeune femme. Mais non : ce qui est censuré, ici, ce sont les tétons. Le placement de la phrase déplace, sans doute dans une tentative de connivence érotico-humoristique, sa signification : le mystère, ce n’est plus rien d’autre que les tétons de la jeune femme sur le dessin.

L’art figuratif classique reste encore un bastion intouchable, en France du moins, par la censure (quoiqu’on m’ait dit une fois qu’il s’était vu une Liberté guidant le peuple privée de ses tétons déjà plutôt flous dans un manuel du secondaire), comme je le disais : il n’est pas question, comme dans nombre de représentations médiatiques déjà citées, de masquer le téton des femmes représentées. Par conséquent, cacher le téton sur l’affiche est un choix gratuit voire inapproprié, en ceci qu’il introduit, peut-être sans penser à mal, une censure nouvelle sur le corps féminin (si le modèle de ce carton avait été masculin, je suis sûre à 99% qu’il n’eût pas été question de placer la phrase d’accroche sur ses tétons…) – comme s’il n’y en avait pas déjà assez. De plus, je trouve un peu fort de café de vouloir faire des tétons l’argument de l’exposition, qui en a bien d’autres, et bien plus intéressants. Etait-il vraiment nécessaire de réduire ainsi symboliquement le travail de l’artiste à une représentation érotique ? Certes, cette jeune femme incarne un idéal, qui se veut universel, de la beauté féminine ; pour autant, vient-on voir cette exposition pour être excité.e, ou pour voir un chef-d’œuvre proposant une représentation probable du modèle le plus célèbre du monde ? Ce n’est pas la beauté seule de la jeune femme qui fait l’intérêt de l’œuvre, et encore moins son érotisme ; il existe tant de représentations de belles femmes, pourquoi celle-là plus qu’une autre. Et puis, plus mystérieux que ses seins, qui sont après tout une représentation archétypale de seins à l’époque, je dirais même assez peu réaliste, il n’y a pas que son sourire. Il y a aussi ses mains, dans cette position qui a fait leur fortune ; les ailes si fines de son nez ; ses yeux (coupés sur l’affiche) qui d’ailleurs louchent un peu, esquissés seulement, et qui regardent frontalement le/la spectateur.trice ; et puis son voile transparent, d’une légèreté parfaite. L’idée n’est pas de me lancer dans une analyse exhaustive, mais juste de montrer en quoi ce choix graphique est un choix malheureux, facile, et un peu vulgaire.

Et ce choix malheureux me semble illustrer parfaitement mon propos dans cet article : les seins, qui au fond ne sont que des seins, certes pensés comme exemplaires de la Beauté, mais des seins tout de même comme ses mains ne sont que des mains etc, de découverts à cachés par un message dont l’emplacement transforme le sens, sont (plus) érotisés, et concentrent sur eux l’intérêt d’une œuvre qui en a bien, bien d’autres. On ne les eût pas cachés, ces tétons, qu’ils n’eussent choqué personne ; mais on les cache, et par miracle ils se révèlent à nous, on ne voit plus qu’eux, qui pourtant ne sont plus là : c’est l’ambivalence de la dissimulation et du dévoilement. Voyez plutôt vous-mêmes ci-dessous et dites-moi si vous ne croyez pas que l’affiche eût été bien plus anodine sans cette censure du téton. J’imagine que le but marketing est atteint : j’en parle, de cette expo. D’ailleurs elle a l’air passionnante. Dommage de verser dans le (léger, n’exagérons rien) sensationnalisme.  

La fameuse affiche.

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Il est temps de terminer ce très long article (onze pages Word en Times New Roman 12, je ne pensais pas avoir tant à dire). Je vous invite à aller vérifier mes références : je n’ai pas la force de sourcer cet article qui a déjà mis plusieurs jours à être rédigé. J’espère qu’il sera utile à quelques-un.e.s, même si je ne me prétends pas non plus révolutionnaire dans mon propos. Peut-être qu’il me sert un peu à moi-même de justification aux yeux d’autrui, et cela ne devrait sans doute pas être nécessaire ; mais politiquement, il me semble intéressant, pas seulement pour moi. Je serais ravie de poursuivre la discussion, alors je suis prête à entendre toute objection. Merci de m’avoir lue !