L’Évanouissement

Un petit sonnet fort simple où l’on renoue avec le vice, et c’est le cas de le dire puisqu’on a tenté d’épuiser les rimes en [is] dans ce poème, en ne travaillant qu’avec un nombre très limité de sonorités. On a aussi cherché à faire sentir la résonance et la pulsation, la musique répétitive du cœur qui bat et de la petite activité à laquelle s’adonnent les protagonistes de l’histoire.

Le dimanche au repos nos grands organes glissent

L’un sur l’autre frottant une chair ondulée

D’où crépite parfois une électricité

Onctueuse et mobile entre nos pores lisses.

Le temps passe et répand jusqu’à nos clitoris

Son attente brûlante où s’étiolent crevées

Nos expirations trop longtemps éprouvées

Faisant battre nos cœurs dans d’incongrus abysses.

Lorsque je suis plus bas et que mon petit sein

Se niche par bonheur dans le creux du pubis

C’est à cet endroit-là, sous la fine pelisse,

Qu’elle sent mieux mon cœur qui pulse avec entrain

Résonnant dans les plis qui rebordent le sien

Et qu’elle défaille presque, tombée en précipice.

Mythologie

Aujourd’hui, un peu de démystification, où le JE poétique (dans un mouvement presque contradictoire !) formule un pacte autobiographique qui permet peut-être de dépasser un peu le fil narratif du conte de fées.

Si l’on veut une histoire harmonieuse et lyrique,

Le schéma narratif impose une logique

Où vont de mal en mieux toutes choses humaines,

Car après des erreurs advient toujours l’hymen.

Tous mes poèmes crient l’idéal amoureux

Que j’ai sans le prévoir édifié peu à peu,

Et que j’ai couronné par mes délices neuves :

Ainsi le mythe dit que mes erreurs sont veuves.

Mais ces fragments partiaux sont choisis avec soin.

Je dis si peu, si bien, pourtant, un peu plus loin,

Il y a nos frayeurs, nos sanglots, nos discordes,

Ces taches du réel qui souvent nous débordent.

Démiurge du papier, je puis les ignorer,

Pour créer une fiction très simple et très flatteuse,

Comme une poudre d’or chasse la nébuleuse.

Je peux aussi choisir de ne pas les nier,

Car sans difficultés il y a moins de substance.

Notre amour est allègre, et les choses avancent.

L’Obsession

Cela fait un moment que nous ne nous sommes pas vu.e.s ici. A vrai dire, je me consacre plutôt à un autre projet ; néanmoins, j’ai réalisé qu’il me restait en réserve quelques poèmes non publiés, et à mon grand étonnement, celui-ci. Programme : un regret à peine franc sur l’inspiration lyrique de la poétesse, de l’autocritique donc, et des pluriels poétiques très premier degré à foison.

Avec quel grand ennui j’ai toujours constaté

Que toutes les chansons pleurent les maux d’amour

Et chantent les douceurs des baisers partagés

Dans des vers obligés, dans des refrains balourds.

Or ce thème constant d’Ovide à Beyoncé

Dans son âge fripé, semble rester nouveau ;

Il fait vibrer les cœurs, et mon cœur égaré

Est ému malgré moi de ce lyrisme sot.

Je m’étais bien juré que dans mes bouts-rimés

On ne descendrait point à ces enfantillages

Que l’on serait sérieuse, ardente, et révoltée.

Mais Amour me poursuit de ses velléités.

Je ne résiste point aux larmes dans mes pages.

Et je baise ta bouche avec mes mots mouillés.

Je crois que tu m’es passé.

Certains poèmes doivent mûrir un peu avant d’être publiables. Programme du jour : toutes les nuances de la liquidité, essorage, et délavage.

Tu m’es devenu vague, ou d’amour un peu flou.

Engourdi dans la boue ton ancien visage –

Celui que j’ai vidé comme un vivant breuvage.

Ma soif tua ta beauté, restent seuls tes traits mous.

Je reste un peu humide, en corps soûlé de toi,

Gonflé de souvenirs, détrempé de poèmes.

Un dernier peut-être ? oui, je crois, tu les aimes –

Mes vers vifs et vivants, qui soulèvent ton poids –

Digèrent l’estomac que j’avais plein de vase –

Caressent le baiser que j’avais dérobé.

Ô toi qui fus aimé, vague lourde et très rase,

Toi qui laisses sur moi une trace mousseuse,

Ô mon récent ami, si sérieux et délié,

Toi qui me dis adieu, m’étreignant, presque heureuse.

Régression

Certains sonnets me donnent d’immenses difficultés ; certains, comme celui-ci, viennent tout seuls, naturellement, en très peu de temps. Sa tonalité n’est pas complètement déconnectée de ma lecture du moment, le bien-nommé roman L’Art de la joie, de l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza. It’s a mood : décider de tout vivre comme une joie. Programme du jour : chanson, le dieu de l’amour en brute épaisse, et puis l’idée que « Quand on aime c’est toujours la première fois » (L’Art de la joie, Le Tripode, p. 513).

Quand j’étais jeune et sage on me chantait l’amour

Comme un couard brutal qui par un coup de poing

Imprimait sur la peau dans un cocard serein

Un être un peu médiocre et beau comme le jour.

Mais je fondis d’amour après de très longs jours

Fiévreux et épurés, de discours si profonds,

Une fois, puis une autre, éternelle chanson,

Que c’était en dedans qu’étaient beaux mes amours.

Maintenant je vieillis, et je ne sais pourquoi

Jamais plus comme avant je n’aime après longtemps

Sans compter ni beauté, ni charme, ni printemps.

C’est même pire ! Et lui, Cupidon violent,

Me frappe si souvent que j’aime en même temps

Plusieurs êtres charmants, pénétrants, faits pour moi.

L’imprévu

Aujourd’hui, pour une fois, ce n’est pas un poème de ma plume que je publie, mais un poème imprévu, imprévu car c’est son titre, imprévu car petit morceau exquis au milieu d’un recueil un peu trop fait de sentimentalisme chrétien à mon goût : un poème écrit par le père de l’oncle de ma mère.

Mon grand-grand-oncle donc, Louis Villiers de Casanove, est un poète mauricien né en 1900. J’ai cherché sur le net tout ce que je pouvais pour en savoir davantage sur lui ; malheureusement, la poésie de l’Île Maurice n’a pas le rayonnement et l’aura de la poésie française, et je n’ai pas trouvé grand-chose. Voilà le peu que je sais : il fut fonctionnaire ; il fut influencé par Leconte de Lisle et Rimbaud ; il publia deux recueils de poèmes, Le Coeur inquiet en 1931 et Poèmes épars en 1971, dont est issu le poème que je partage juste après. Il est également l’auteur d’un essai critique dont je n’ai pu découvrir le propos, Âmes et Visages. Il a contribué aux Cahiers mauriciens, une revue de littérature d’auteur.trice.s mauricien.ne.s, dans les années 1940. Il a vécu, à la fin de sa vie, en Australie, ayant migré là-bas comme nombre de mes cousin.e.s éloigné.e.s mauricien.ne.s. Un article du Monde de 1976 consacré à la littérature mauricienne le cite.

Ma mère possède ce qui est probablement le seul exemplaire en Europe des Poèmes épars, dédicacé. On trouve encore quelques-uns de ses livres à Maurice et en Australie, vaguement.

Si Internet a le pouvoir de ressusciter, ne serait-ce qu’un peu, le patrimoine oublié, alors ça vaut le coup d’écrire un petit article sur un petit blog, pour que peut-être un jour quelqu’un.e qui s’intéressera à Louis Villiers de Casanove trouve au moins ce poème, ce moment de grâce au milieu d’un oeuvre pas toujours convaincant.

L’imprévu

J’avais marché longtemps là-bas

par des chemins calmes et sages,

fermant les yeux, pressant mon pas,

devant les coeurs et les visages.

Mais tu m’as pris en ton lasso,

derrière ton fougueux coursier

traîné en loque sans pitié,

mettant ma devise en lambeaux.

Jamais encore de l’amour

je n’avais vu le vrai visage ;

j’avais marché là-bas toujours

en des sentiers calmes et sages.

Et je termine sur deux vers – un autre moment de grâce- publiés dans les Cahiers mauriciens de janvier-mars 1944 :

Mon rêve est mort, ainsi les liserons qui meurent

le long des verts sentiers où passent les enfants.

Je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son amant

Cette fois, un poème qui ne prête plus à rire ni même à sourire. Ecrit dans le métro à 8h, avant d’aller au travail, après un cauchemar. J’ai voulu ce poème simple dans ses mots, et classique dans sa forme, jusque dans l’effort d’alternance entre rimes féminines et masculines. De l’importance du/de la difficulté à dire, ce que dit ce verbe, refrain du poème.

Au programme : un titre en citation à peine modifiée de La Princesse de Clèves ; et puis pour cette fois mon programme s’en tiendra là.

Mon amour, 

Puisque je sais qu’un jour vous le découvrirez

Et qu’il n’est plus possible à moi de le celer

Enfin je vous le dis :

Lorsque je pense à vous, à lui je pense autour.

C’est là mon triste amour.

Et tous mes jolis mots, je les ai tous perdus. 

Me voici devant vous, les antres froids et nus.

L’angoisse étreint mon cœur et presse ma poitrine

Car presque tout est dit : je vous aime, il m’anime.

Mes sentiments pour vous ne sont pas altérés. 

Très simple et crue, je vous le dis : c’est autre chose,

Un grand trou noir m’avale, où je me décompose.

Humblement, tristement, je te laisse pleurer.

Je t’aime et veux ailleurs, je te heurte et je t’aime.

Il n’y a plus rien à dire ; attends-moi ou me sème.

Noyade(s) – Trilogie rachildéenne, deuxième partie

Critique : Rachilde, La Tour d’Amour, 1889

La Tour d’Amour est un roman bretonnisant, tout à fait différent de ce que j’avais pu voir dans La Jongleuse. Pas de décadentisme hérité de Huysmans ici, pas de beauté androgyne fardée, pas de fascination exsangue pour un être évanescent… Quoique…
On vous l’aura dit, ou pas, mais ceci est rarissime dans la littérature : cet objet que vous avez, ou pas, entre les mains, est un roman nécrophile. Je dis roman nécrophile, et non roman sur la nécrophilie, parce que :
– Ce n’est pas un roman sur la nécrophilie : ce n’est pas le thème du roman, ce n’est pas le coeur du roman, mais c’est un phénomène consécutif au récit.
– Ce n’est pas une condamnation de la nécrophilie – pas plus qu’un éloge – mais une façon subtile d’expliquer comment on peut être atteint par l’amour pour les femmes mortes. Le jugement moral n’est pas l’objet du roman : si le héros juge, pour sa part, le phénomène n’est pas blâmé intrinsèquement. Il est perçu comme choquant, effrayant par le narrateur… qui pour autant l’accepte avec une facilité déconcertante, ne le dénonce pas, voire finit par le comprendre, et éprouve de la pitié pour la victime de cette monstrueuse passion.
Vous aurez au passage noté l’intérêt certain de Rachilde pour la monstruosité – je vous redirige vers le premier opus de cette trilogie critique.

Sans développer aussi longuement les éléments centraux, je voudrais faire quelques remarques sur l’oeuvre en elle-même et comparativement à La Jongleuse. Le style, tout d’abord, n’a rien à voir : où l’on avait des affects de préciosité, un amour de la description luxueuse, une focalisation sur l’humain et ses fantaisies matérielles, on a au contraire une certaine rudesse, épuration du style, dont les traits céliniens sont absolument indéniables, flagrants dès les premières lignes… Et si la description garde une place importante, c’est bien davantage pour peindre une ambiance livide et diluvienne que pour en faire l’objet même du roman. Paradoxalement, l’amour des personnifications est évident – successivement le phare, la mer, la lune, toutes figures humaines, évidemment sexuelles (le phare est la figure phallique par excellence, la mer est la femme des gardiens du phare qui sont les protagonistes du roman, la lune tente d’épouser le phare…), qui incarnent un glissement de référentiel dans la vie des héros : le référentiel n’est plus la vie sociale, le contact à l’être humain, mais l’isolement, la seule compagnie de grands monstres qui semblent plus humains, plus tangibles, plus impactants que les humains mêmes. Les deux gardiens du phare sont seuls, et même entre eux deux, la communication est impossible. Jean Maleux, le narrateur fraîchement arrivé suite à la mort de son prédécesseur, est observateur passif de la folie de Mathurin Barnabas, le gardien chef, qui ne fait que baragouiner, chanter, et gueuler. Ce côtoiement sans aucun partage (outre le devoir de maintenir le phare allumé) crée une solidarité de façade, lente, sans profondeur, qui renforce la solitude des deux pauvres êtres condamnés à passer leurs jours en haut d’un phare qui surplombe des écueils mortels, en proie à de terribles tempêtes, secoué continuellement par le vent breton, la pluie torrentielle, les vagues immenses de la mer.

Ambiance : gris, eau, mort, solitude. Un bien joli tableau… Mais si, car Rachilde propose ici une nouvelle esthétique de la noyade, de l’eau qui envahit tout, inonde tout, qu’on avale ou plutôt qui nous avale. Lisez les quelques pages superbes qui se consacrent à la description élégante, rêche, fragmentaire, précise, somptueuse des figures phares (lolilol) du roman, dans les yeux de Maleux (car le roman est écrit à la première personne). La nature, ici, abîme les êtres, dans tous les sens du terme – c’est-à-dire qu’elle les dégrade et les fait chuter. On voit comment Barnabas a chuté dans la folie en assistant à la chute, en direct, de son adjoint et successeur, à force de solitude et d’abêtissement dans le devoir, comme le montrent certains détails – par exemple, Barnabas ne sait PLUS lire, ou il se fait un étrange bonnet avec des oreilles pendantes comme des chiens dont je ne vous dirai rien de plus… Animalisation, mécanisation, noyade de l’être, fatalité de la fonction de gardien qui conduit à cette fracassante conclusion : la seule femme possible pour ces hommes est la femme morte, la femme qui se laisse faire, qui ne fuit pas cette atmosphère morbide, la noyée échouée sur les écueils au pied du phare. La seule femme vivante, la seule épouse infiniment plus réelle, c’est la mer, féroce, qui s’accapare les hommes.

C’est donc la lente dégradation d’un être qui fait l’objet de ce récit. La nécrophilie, ce n’est qu’une contingence de cette dégradation… puisqu’elle peut advenir, comme en Barnabas, ou non. La dégradation se fait sur tous les plans, mais elle se fait quoi qu’il en soit. Sexuellement, psychologiquement, physiquement, intellectuellement… Et l’exploit de Rachilde est de donner à voir cette chute dont la folie est l’apogée, en six ans dans la temporalité du récit, en cent soixante pages. Cela suffit, cela est parfaitement achevé.

Vous pardonnerez la rapidité avec laquelle je passe sur une analyse stylistique qui serait passionnante. Je n’ai qu’un conseil final à donner : lisez, mes bon.ne.s !