Témoignage de harcèlement, métro parisien, 2018
Comme je suis quelqu’un de très marrant dans la vie, je publie régulièrement sur Facebook des trucs un peu traumatiques qui me sont arrivés. Je repartage sur le blog aujourd’hui une expérience désopilante que j’ai eue il y a un peu moins d’un an.
A ce moment-là, il faisait chaud. Genre, grave chaud. Alors du coup j’avais le tort de me balader dans des tenues courtes où l’on voyait mes tatouages, mes jambes, mon ventre même parfois. Ce jour-là, donc, heureuse car ne crevant pas de chaud en mini-jupe et mini-haut, je rentre d’une soirée avec mon bff, et je dois faire un changement à Montparnasse entre la 4 et la 13 – je sais pas si vous visualisez, mais ça implique cinq bonnes minutes de marche. Je marche donc d’un pas vif dans les couloirs du métro, avec mon casque sur les oreilles (j’écoutais du Proust, oui messieurs-dames), quand un mec appuie son doigt sur mon épaule :
« Tu es super belle franchement »
Moi j’en peux plus des remarques tout le temps. Je m’en
fous, je ne lui ai pas demandé de valider (ou pas) mon apparence, je ne marche
pas dans les couloirs du métro pour me faire aborder par des frustrés
répugnants, et je suis particulièrement excédée car je me suis déjà fait
interpeller violemment un peu plus tôt dans la journée par un mec qui, en
voyant mon geste de refus de lui parler, m’a crié depuis sa voiture à l’arrêt
« Pourquoi tu fais ça ?!!! ». Je joue donc la carte de la politesse
mêlée à mon ton le plus blasé/agacé/froid, et je réponds « Super,
merci ». Visiblement, ça ne lui a pas trop plu, car il commence à causer
tout fort à son ami imaginaire, je n’écoute pas car je n’ai pas enlevé mon
casque, et il me re-tapote l’épaule :
« Tu es gouine ? »
Je lui réponds sèchement que ça ne le regarde pas en
espérant que ça s’arrête là. Sauf que le mec s’excite tout seul et commence à
déverser des insanités, très fort. Evidemment il y a des gens autour, qui
entendent, et qui ne font rien – peut-être voyant que je me débrouillais par
moi-même, ce qui était un peu vrai, mais je ne crache pas sur de l’aide ou un
minuscule sourire de soutien. Il commence à dire :
« Ouais tu vas voir dans le métro », plusieurs fois.
C’est la première fois de ma vie que j’entends des menaces, qu’on peut à mon
avis qualifier sans trop s’avancer de menaces de viol, d’un mec qui me harcèle.
Je commence à flipper.
« Y aura pas de biscuit dans le lait » et autres
remarques obscènes et homophobes que je n’ai pas toutes entendues car j’avais
mon casque. A partir de là j’éteins mon livre audio car de toute façon ma
concentration est morte et je veux pouvoir répliquer. J’enlève mon casque et je
lui dis :
« Tu peux arrêter de me parler maintenant ? Je t’ai rien
demandé en fait. » Je suis vénère et je suis très ferme. Malheureusement
pour moi ce jour-là je porte un débardeur et en enlevant mon casque de ma tête
il a dû apercevoir mes aisselles, car il ne s’arrête pas en si bon chemin :
« Ah tu as des poils, c’est bon tu me dégoûtes j’ai plus
envie là, j’imagine même pas comment ça doit être ailleurs »
Je rigole intérieurement car mes petits poils blonds de trois semaines me semblent peu de chose en comparaison des probables poils bruns omniprésents et dégueulasses de ce débile sous son tee-shirt trop moulant censé faire ressortir ses muscles et sa queue de cheval laquée et minuscule. Je rigole intérieurement car le mec se dit que je suis pas digne de lui, comme si c’était un BG ultime et que j’étais contente qu’il s’intéresse à moi. Je rigole intérieurement car je suis mille fois plus intelligente que lui et que je me dis que c’est bon, je ne vais pas être à la place des filles qu’il a pu violer avant moi car je le dégoûte. Ne voulant pas entrer dans un débat qui serait bien trop élevé pour son cerveau primitif, n’ayant pas que ça à foutre de lui expliquer mes idéologies, mes combats, et le caractère naturel de la pilosité des êtres humains pourvus d’un vagin, et ne voulant pas compromettre la fragile tranquillité que me procure son dégoût nouveau pour ma personne, je me contente de lui faire un doigt d’honneur bien visible et de tracer mon chemin le plus vite possible. Evidemment il me poursuit de ses invectives incompréhensibles qu’il brame de plus en plus fort et dans la plus parfaite indifférence des gens alentour, mais il ne me suit plus de près.
Submergée par la colère, la colère violente envers cet agresseur misogyne, homophobe, et frustré, je retiens mes larmes. Je me retourne régulièrement pour vérifier qu’il ne me suit pas. J’arrive sur mon quai et c’est bon, il ne prend pas la même ligne que moi, alors là, moi en bonne hypersensible, je fonds en larmes, toute seule, à gros sanglots, et je pleure pendant tout mon trajet. J’ai demandé à mon mec de venir me chercher à la sortie du métro, je refonds en larmes dans ses bras. J’ai passé toute la soirée à pleurer de dégoût et de haine contre les sales types qui me harcèlent, qui se croient séduisants, qui se croient tout-puissants, qui manquent à ce point de courage qu’ils s’en prennent à ce qu’ils pensent être des proies faciles pour assouvir leur besoin de domination sur les femmes. J’ai pleuré, atterrée par cette société où ma simple présence au monde est un combat quotidien.
Et il m’a semblé que c’était mon féminisme, incarné ici dans
mes poils, qui m’avait peut-être sauvée de l’agression sexuelle. Quelque part,
à l’intérieur de moi, j’ai ri (de consternation), de pouvoir faire une arme de
quelque chose d’aussi innocent que des poils d’aisselles. J’ai été heureuse de
n’être pas cette petite chose lisse et fragile qu’il espérait que je sois.
Le matin suivant, j’étais fragile, oui. Je ne l’ai pas été devant lui, mais chaque épisode de harcèlement m’atteint à des degrés divers – celui-ci restera un des plus mémorables. Chaque épisode de harcèlement me met un peu plus en colère, jamais contre moi-même, mais contre ces abrutis qui ne conçoivent pas que je puisse ne pas être heureuse de recevoir un compliment, et qui veulent me le faire payer, comme si je leur devais un sourire soumis, le sourire soumis de l’ethos féminin de leurs rêves. Chaque épisode de harcèlement me rend moins patiente et moins sympathique avec les harceleurs, moins patiente et moins sympathique aussi avec ceux qui se contentent de me dire des choses polies en souriant. Je ne le supporte plus. Et jamais, jamais je ne leur céderai en changeant mon apparence et mes réactions. JE NE VEUX PAS de leur avis. Je ne veux pas qu’on me siffle, je ne veux pas qu’on me dise que je serais plus jolie sans mes piercings, je ne veux pas qu’on me sourie avec lubricité, je ne veux pas qu’on se permette d’émettre la moindre réflexion sur mon apparence, je ne veux pas qu’on pose ne serait-ce que le petit doigt sur mon épaule, je ne veux pas qu’on me dise que mes tatouages sont sexy. Putain de merde, ce sont des putains de citations de poètes, sur ma jambe, ta gueule avec tes réflexions de merde d’inculte. En aucune circonstance s’approchant de près ou de loin de la lubricité je ne transigerai. Je ne suis pas en tort. Tu l’es.
Alors voilà, je ne raconte pas cela pour recevoir des
messages de soutien saluant mon courage ou me disant que mon apparence est
valable et que ce n’est pas ma faute si on me harcèle, car toutes les femmes se
font harceler, etc etc. Je le sais, tout ça.
Non, je raconte cela pour plusieurs raisons.
Déjà, car ça me fait du bien. C’est cathartique.
Aussi car il me semble important de faire part de mes réalités, de ce que vit au quotidien une femme. Un homme ne pourra jamais le comprendre, car il ne le vit pas. Personne ne m’agresse quand je me balade avec Thierry. Vous ne pouvez pas savoir, même si vous en êtes témoins, d’ailleurs, ce que vit la personne qui subit le harcèlement. Et puis vous dire aussi la forme spécifique que peuvent prendre mes harcèlements, ceux d’une jeune femme qui a le tort, en plus de celui d’être simplement une femme, de s’habiller comme je le fais, d’avoir des piercings, des tatouages, des cheveux rasés – et, quelle horreur ! des poils sous les bras, parfois. Je ne dis pas que je subis des choses pires que les autres, de toute évidence – moi, je ne me suis jamais fait violer, par exemple, et c’est déjà, tristement, bien. Je dis simplement que la violence verbale prend des formes que peut-être vous ne soupçonneriez pas selon les particularités de la victime. Je dis que les horreurs prennent des formes diverses.
Je veux dire, aussi, avec mes publications sur mes expériences malheureuses, l’impact de ces expériences sur la psyché de la victime. Ça n’a rien d’anodin et de banal. On ne devient pas (c’est en tout cas le cas pour moi) insensible à la douleur après avoir accumulé les expériences de harcèlement. Au contraire, cela abîme, cela m’abîme un peu plus chaque fois que je vois à quel point c’est un phénomène de société, et non un phénomène isolé qui ne voudrait rien dire. Je ne peux pas analyser ces hommes qui m’agressent comme des fous, des gens qui seraient en-dehors de la société, des cas désespérés. Non, ces gens sont le produit de notre société, ces gens disent tout haut ce que la société leur a appris. Ça me rend malade.
Je voudrais donc inviter les hommes à écouter, et les
femmes, à parler (pardonnez mon langage binaire, hein). Je voudrais surtout
inviter tout le monde à intervenir quand vous voyez quelqu’un, femme, homme,
autre, se faire agresser, car il n’y a rien de pire que la solitude qui s’abat
sur nous comme une fatalité, au milieu de la foule environnante, quand on est
victime de harcèlement. Soyez SJW quand ça se passe sous vos yeux. Il ne s’agit
pas de partir du principe que la victime ne peut pas se défendre, il s’agit de
montrer à la victime qu’elle n’est pas seule, que l’agresseur* n’est pas
légitime à dire ce qu’il dit, et il s’agit de faire cesser le harcèlement ; le
plus tôt est le mieux. La posture de victime, on ne la choisit pas : une fois
que l’agresseur vous a choisi.e, on ne peut pas facilement en sortir.
Quelqu’un.e qui intervient de l’extérieur, par contre, va forcer l’agresseur à
sortir de sa bulle dans laquelle il se sent tout-puissant pour se confronter au
scandale social qu’il crée. Je suis déjà venue en aide à des gens, moi, petite
meuf sans muscles, et je vous assure que ça fonctionne.
*je genre au masculin parce que ce sont le plus souvent des
hommes. Et le mot n’existe pas au féminin, c’est marrant non ?
Merci d’avoir lu mon pavé.