L’Inénarrable ?

Aujourd’hui, je compare ce qui dépasse, et j’en viens à une conclusion ferme qui assure une supériorité de l’une sur l’autre. Programme : contre-blason, éloge féministe, et parodie d’inénarrable (ouais, rien que ça). Et puis de la laitue de mer.

Que cela doit peser, que cela doit coller,

Et quel encombrement, et quel ballottement,

Comme cela dépasse et bringuebale au gré

Du vent, enflé, replet, potelé, turgescent !

Par les fortes chaleurs, sur le tissu transpire,

Et au froid confronté, sitôt se ratatine,

Et tantôt s’amollir et tantôt rabougrir,

Et frotter gentiment, comme d’humeur badine.

Peut-être est-ce douillet, et assez égayant,

De gratter, agiter et cueillir dans ses mains

Cet appareil tout flasque, hirsute, inconvenant –

Dont se passe aisément certaine céleste ulve.

Car on aura beau dire : divertissant enfin,

Mais rien de souverain pour dominer la vulve.

L’imprévu

Aujourd’hui, pour une fois, ce n’est pas un poème de ma plume que je publie, mais un poème imprévu, imprévu car c’est son titre, imprévu car petit morceau exquis au milieu d’un recueil un peu trop fait de sentimentalisme chrétien à mon goût : un poème écrit par le père de l’oncle de ma mère.

Mon grand-grand-oncle donc, Louis Villiers de Casanove, est un poète mauricien né en 1900. J’ai cherché sur le net tout ce que je pouvais pour en savoir davantage sur lui ; malheureusement, la poésie de l’Île Maurice n’a pas le rayonnement et l’aura de la poésie française, et je n’ai pas trouvé grand-chose. Voilà le peu que je sais : il fut fonctionnaire ; il fut influencé par Leconte de Lisle et Rimbaud ; il publia deux recueils de poèmes, Le Coeur inquiet en 1931 et Poèmes épars en 1971, dont est issu le poème que je partage juste après. Il est également l’auteur d’un essai critique dont je n’ai pu découvrir le propos, Âmes et Visages. Il a contribué aux Cahiers mauriciens, une revue de littérature d’auteur.trice.s mauricien.ne.s, dans les années 1940. Il a vécu, à la fin de sa vie, en Australie, ayant migré là-bas comme nombre de mes cousin.e.s éloigné.e.s mauricien.ne.s. Un article du Monde de 1976 consacré à la littérature mauricienne le cite.

Ma mère possède ce qui est probablement le seul exemplaire en Europe des Poèmes épars, dédicacé. On trouve encore quelques-uns de ses livres à Maurice et en Australie, vaguement.

Si Internet a le pouvoir de ressusciter, ne serait-ce qu’un peu, le patrimoine oublié, alors ça vaut le coup d’écrire un petit article sur un petit blog, pour que peut-être un jour quelqu’un.e qui s’intéressera à Louis Villiers de Casanove trouve au moins ce poème, ce moment de grâce au milieu d’un oeuvre pas toujours convaincant.

L’imprévu

J’avais marché longtemps là-bas

par des chemins calmes et sages,

fermant les yeux, pressant mon pas,

devant les coeurs et les visages.

Mais tu m’as pris en ton lasso,

derrière ton fougueux coursier

traîné en loque sans pitié,

mettant ma devise en lambeaux.

Jamais encore de l’amour

je n’avais vu le vrai visage ;

j’avais marché là-bas toujours

en des sentiers calmes et sages.

Et je termine sur deux vers – un autre moment de grâce- publiés dans les Cahiers mauriciens de janvier-mars 1944 :

Mon rêve est mort, ainsi les liserons qui meurent

le long des verts sentiers où passent les enfants.

Il faut être moderne ! et vivre avec son temps

Au programme aujourd’hui : une métaphore filée de la verdure, une ode à la gent masculine, et une référence au poète furieux dans une remise en cause du couple traditionnel. J’ai failli écrire pour conclure en second hémistiche du premier vers « … n’en déplaise à mon père. » ; mais le je poétique n’a plus quinze ans, et plus rien à prouver.

Je suis un cœur profond, un cœur toujours ouvert.

Je ne sais pas rester blottie dans notre lit.

L’émotion violente a ce parfum si vert.

La salive fileuse a ce goût si précis.

Alors souvent je pense, à des bouches ouvertes,

A des minois charmants, à des étreintes fraîches,

Qui fouleraient mon herbe, humide mousse alerte.

Les garçons sont trop beaux pour que je reste sèche.

Toi mon quotidien, ma constance parfaite,

Ma vie dans ce qu’elle a de doux et de rassérénant ;

Auprès de toi comblée de plaisirs cohérents,

Je cherche ailleurs frisson, bourrasques et tempête.

J’en conviens s’il te plaît : ce sera décevant.

Mais comme dit Rimbaud – tentons, absolument.

De la libération féminine. Un plaidoyer en faveur du dénudement

Avertissement : je genre cet article au féminin, mais cela ne signifie pas que les femmes seraient seules à s’habiller comme je le fais et qu’elles seraient les seules fondées à le faire. Je parle de libération féminine, et je prends mon propre cas en exemple : j’ai donc pris le parti de procéder par là à une généralité qui n’est pas du tout une exclusion essentialiste. Je parle également dans une perspective hétéronormée, en me fondant sur les généralités qui font la norme sociale ; cela ne signifie ni que tous les hommes sont comme cela pour moi, ni que je considère comme seule réalité l’hétérosexualité.

Cet article, je l’attends depuis longtemps, mais je ne l’ai jamais lu. Alors j’ai décidé de l’écrire. Il repose sur des opinions toutes personnelles, il n’est pas spécialement documenté, et il se fonde sur des postulats contestables et sur ma vision singulière du bon sens.

Il m’est difficile de justifier, même simplement en esprit, pour moi-même, la manière dont je me vêts au quotidien, autrement que par des motifs superficiels et légèrement hypocrites. Car, disons-le-nous, pour ce qui me concerne, je m’habille de manière dite ultra « féminine », bien que cela tende à évoluer. Je me mets à porter des jeans, mais c’est très très frais et je ne me sens pas encore bien à l’aise avec le truc. J’essaie d’alléger la charge « féminine » de mes fringues, mais j’y reviendrai. Le fait est que je porte des robes courtes (pire, roses parfois, parce que ça me sied particulièrement au teint), des jupes courtes (et même moulantes, la folie), des mini shorts aux heures de grande audace, des crop tops, des décolletés outrageux (l’avantage d’avoir des petits seins), des échancrures larges, des dos nus. Je dirais même que tout ce qui est long me fait fuir : je déteste les jupes longues, les robes longues, et tutti quanti. Une des raisons en est que j’aime montrer mes tatouages, qui se situent précisément sur des zones de mon corps impliquant un dénudement partiel : ma cuisse (je jauge de la portabilité d’une jupe au travail selon le critère infaillible de la visibilité ou non de mes tatouages) et mon dos. Parlons-en, de ces tatouages : quoi de plus féminin qu’une jarretière en trompe-l’œil, quoi de plus « sexy », même ? Certes, ma cuisse est en fait entourée de deux vers (Apollinaire et Mallarmé), donc il ne s’agit pas d’une simple ornementation florale et délicate, faite pour être sexy, et dépourvue de sens, mais puis-je décemment nier le fait que ce soit « sexy » et « féminin », et que je l’aie un peu cherché ? Bref, je m’habille court, je suis une meuf typiquement « féminine », je montre beaucoup mon corps, et, horreur, j’aime ça. (Je pourrais aussi parler du maquillage ; j’aborderai peut-être la question de manière annexe.)

J’ai en stock tout une panoplie d’arguments plus ou moins préfabriqués pour m’en justifier, que je vais dérouler rapidement (?).

  • « Je m’habille comme je le fais pour moi-même »

Il y a d’abord le fameux argument, facile, pratique, du « je m’habille pour moi-même, parce que ça me fait plaisir, et pas pour les autres. » C’est le plus couramment employé par la gent féminine pour contrer les accusations des fervents apôtres de la culture du viol, du type « vous cherchez aussi, vous êtes provocantes avec vos tenues courtes, c’est que vous avez envie qu’on vous viole en fait » (notons la débilité de l’argument « tu as envie qu’on te viole », au passage, qui comporte stricto sensu une contradiction dans les termes ; mais ce n’est pas le lieu de parler « fantasme de viol », et je ne suis pas spécialiste). Donc, la réponse faite par les intéressées à ces détenteurs jaloux de la stupidité, c’est : « je ne cherche pas à provoquer, je ne m’habille pas pour ton regard, mais parce que ça me fait plaisir, à moi ». Et cet argument, je suis bien d’accord avec. Il me laisse néanmoins un petit goût de trop peu, il me laisse une gêne, il ne suffit pas. En effet, d’abord, par sa posture : il empêche toute contestation et fonctionne comme un argument d’autorité, puisqu’il se fonde sur un goût personnel, intime, inexplicable, et que par définition on ne peut pas, selon la formule consacrée, discuter des goûts et des couleurs. (Sauf que si, en fait, bien sûr qu’on peut. Et qu’on doit. Tu crois vraiment que tes goûts ne sont pas conditionnés ? Okay, je ne sais pas avec certitude pour le cas des choux de Bruxelles, mais je parle pas alimentaire là.)

De plus, m’habillé-je vraiment seulement pour moi-même ? Si c’était le cas, je soignerais mon look quand je reste chez moi à ne voir personne (hormis mon mec, mais je ne cherche plus à le séduire par ma sexytude quand je traînasse dans l’appart’). Mais quand je reste chez moi, je mets des fringues un peu moches, des gros gilets/pulls que j’empile, un plaid sur les genoux, je ne me maquille pas, bref, il ne s’agit plus pour moi de montrer mon corps, mes formes, de me rendre belle, sauf si on considère que me balader nue chez moi quand c’est la canicule et que par définition je montre mon corps et mes formes est une tentative de séduire les voisin.e.s voyeur.euse.s de l’autre côté de la rue. Or, je ne soigne mon look que si je sors (et par là je n’entends pas « pour aller faire des courses », pour moi c’est strictement la même chose que rester traîner chez moi). Et par gradation selon là où je sors. Alors, juste pour moi-même ? Ou pour me sentir fière de ressembler à qui je veux être dans le regard des autres ?

  • « Je m’habille comme je le fais pour me sentir moi-même et bien dans ma peau »

J’en viens à mon deuxième argument, qui ressemble au premier mais qui comporte une nuance, puisqu’on ne prétend plus s’habiller pour soi (et pour soi seule, c’est le sous-entendu quand on veut répondre aux arguments de la culture du viol en disant qu’on ne s’habille pas pour plaire aux inconnus, mais pour se plaire à soi-même), mais pour se sentir en adéquation avec l’image de soi-même qu’on veut renvoyer aux autres. C’est déjà moins hypocrite : on n’est plus seule dans sa démarche de paraître, mais autrui y intervient comme une sorte de confirmation publique de l’expression visuelle de son identité (c’est très ampoulé, pardon). Ainsi, pour recentrer, dans mon esprit, si je m’apprête, que je porte des jupes courtes, etc, c’est pour que mon apparence corresponde à l’idée que je me fais de ma propre identité. Et en effet, quand je porte des vêtements avec peu de tissu, on voit mes tatouages, qui participent de la construction de ma personne : je veux qu’on identifie mes affinités avec la culture alternative ; quand je porte du rouge à lèvres foncé, je veux qu’on identifie l’idée que je me fais du « grunge », du « goth » ; quand je porte des jupes moulantes, je veux passer pour une fille qui a assez confiance en elle pour ne pas cacher ses hanches – c’est performatif en quelque sorte, la confiance, je la gagne en portant un vêtement qui pourtant peut me faire assez peur pour que quand je le mette, je ne me sente pas du tout en confiance. Ainsi, j’essaie de surmonter mes complexes en me construisant une identité visuelle.

Néanmoins, suis-je vraiment bien dans ma peau en m’habillant ainsi ? Est-ce vraiment confortable de porter une jupe moulante qu’il faut tirer régulièrement vers le bas par peur d’être vulgaire ? Est-ce vraiment toujours confortable de porter une jupe évasée qui laisse apercevoir ma culotte dès que je monte les escaliers du métro ? (Dans le premier cas, je parle de confort au sens premier : c’est très pénible de tirer sa jupe en permanence ; dans le second cas, je parle de confort de manière figurée : c’est gênant de penser que les gens puissent avoir des pensées salaces en apercevant un bout de fesse.) C’est vrai qu’en été, ça tient moins chaud qu’un jean ; mais maintenant que je m’y mets, aux jeans, justement, n’est-ce pas vraiment confortable pour moi de pouvoir m’habiller le matin sans me demander si ma jupe est trop courte pour aller au boulot ? Et puis, est-ce que je ne peux pas parvenir à me sentir moi-même en portant, par exemple, un bon jean vintage qui fasse ressortir ma taille et mes hanches comme je l’aime, sans avoir forcément les gambettes à l’air ? Quel est ce besoin maladif de montrer mes cuisses au tout venant, ai-je donc tant besoin que ça d’exposer mes tatouages ?

  • « Je m’habille comme je le fais pour qu’on voie mes tatouages »

Bon, j’ai déjà partiellement répondu à cette question. Au fil de mes tatouages, ma manière de me vêtir a changé : depuis les tatouages sur la cuisse, je montre quasi systématiquement mes jambes ; depuis les tatouages dans le dos, je suis obsédée par les dos échancrés des bodys vintage. Mais pourquoi, disais-je, ce besoin maladif de les montrer ? Il y a cette histoire d’expression de qui je suis et de qui je veux être : mes tatouages, s’ils sont fort ésotériques et gorgés de symbolique, que d’ailleurs je déteste expliquer car je trouve cela follement embarrassant et prétentieux, n’en sont pas moins des pans de moi-même que j’ai voulu immortaliser sur ma peau, et je suis fière d’avoir dans le dos un vers de Lorca si beau, qui me définit à un moment de ma vie, que j’ai bien envie qu’on puisse le lire et l’interpréter (bien ou mal, qu’importe !). Il y a aussi une question d’esthétique brute : eh bien oui, j’aime être belle, j’aime me trouver belle, j’aime trouver que mes tatouages sont beaux et épousent mon corps. Ce n’est pas pour rien que mes tatouages sont des trompe-l’œil, en jarretière ou en miroir dont les contours sont les mêmes que la forme de mon dos. Il n’empêche que, comme je le disais en introduction, ces raisons semblent d’autant plus superficielles que j’exhibe des motifs dont la signification est inaccessible, à la recherche d’un simple plaisir esthétique.

Et j’en reviens au point initial ; puis-je faire cela seulement pour moi ? Est-on belle si personne ne nous voit l’être ? Question ancestrale et philosophique sur la beauté : is beauty in the eye of the beholder ? Il est très difficile de déterminer ce qui me pousse à me mettre des paillettes sur les yeux quand j’ai prévu d’aller danser : car de fait, ce n’est pas pour draguer, ce n’est pas pour recevoir des compliments (bien que ceux de personnes que je connais puissent me faire très plaisir), c’est pour me plaire à moi-même, c’est parce que je trouve le moment du maquillage distrayant et aussi égoïste qu’important pour sentir qu’on prend soin de soi (argument que ressortent tou.te.s les youtubeur.euse.s ASMR pour justifier qu’on regarde leurs vidéos), et puis ensuite rentable s’il permet de se sentir plus en confiance avec soi-même.

  • « Je m’habille comme je le fais car ce qui est féminin ne l’est que si l’on accorde du crédit aux catégories genrées traditionnelles »

Les paillettes, c’est féminin parce qu’on a décidé que c’était un truc de meufs. Le maquillage, les robes, les talons, le rose, la dentelle, c’est féminin parce qu’on a décidé que c’était un truc de meufs.

D’un autre côté, le maquillage, c’est féminin parce que ça a été inventé par des hommes pour faire du biz’ et pour mieux contrôler le corps des femmes qui passent dès lors plus de temps à se parer pour plaire aux hommes qu’à potentiellement s’émanciper. D’un autre côté, les fringues courtes, c’est un outil de domination en ceci qu’il s’agit de rendre disponible le corps féminin au regard masculin. Et puis, on court moins vite et moins facilement, donc on est plus vulnérable, avec une jupe moulante et courte, que dans un jean. De manière générale, tout ce qui est promu dans les magazines féminins, si ce n’est pas (entre autres, très certainement) un moyen de focaliser l’attention des femmes sur des problématiques superficielles, je ne sais pas ce que c’est. Les sujets sérieux, c’est pour les bonshommes ; et les morning routines, les tutos summer makeup et les fashion hauls sur Youtube, ce n’est pas tellement inoffensif pour les femmes à partir du moment où ça envahit le cerveau au point de le rendre indisponible pour d’autres préoccupations. Je ne dis pas que je suis hermétique à ces trucs et que ça me passe au-dessus dans mon immense sagesse et dans mon immense snobisme, au contraire ; mais à voir par exemple le degré de maîtrise (faible) de la langue française des youtubeuses beauté, je suis tentée de me dire que centrer sa vie autour du maquillage se fait au détriment de choses élémentaires – mais c’est un autre sujet.

Il n’empêche que, quoi que l’on fasse, quels que soient les choix que l’on effectue par rapport à notre physique, cela peut être rabattu sur une catégorie de genre – masculin ou féminin (et sur tant d’autres catégories…). Sans certitude absolue, il me semble que c’est Barthes qui disait que même un non-choix absolu dans son apparence était signifiant quant à la personnalité de l’intéressé.e : ne pas faire attention à ses fringues, à sa coiffure, c’est toujours un choix par défaut, c’est toujours dire quelque chose de soi. On peut préciser et redéfinir dans le paradigme du genre : si j’ai les cheveux longs, c’est féminin ; si je me rase sur les côtés, c’est déjà moins féminin, et donc, plus masculin ; si je mets une robe, c’est féminin ; si j’ai des tatouages avec des motifs floraux, c’est féminin ; si je porte une veste d’homme en jean, c’est masculin, à moins que ça ne devienne féminin par-dessus une robe et les jambes à l’air. (Il est bien plus simple de rendre le masculin féminin que l’inverse. Le pantalon : masculin, et maintenant tellement plus varié côté féminin ; le sweat à capuche : masculin, sauf si tu le piques à ton mec et que ça devient sexy/mignon, et donc, féminin.) Il n’y a pas de non-choix. Je ne peux m’absoudre du genre dans mon apparence, car tout est signe, tout est catégorisable, tout m’est préjudiciable dans un sens ou dans l’autre. Alors il faut prendre son parti et essayer de mélanger les deux, et c’est ce que j’essaie de faire dans une certaine mesure : les cheveux rasés les gars, vous croyez que c’est pour quoi (à part parce que je kiffe, of course) ? C’est pour ne pas avoir l’air trop féminine. A l’inverse, quand je me suis coupé les cheveux très courts il y a plusieurs années, j’ai commencé à porter du rouge à lèvres, pour ne pas avoir l’air trop masculine. Je disais plus haut que les goûts et les couleurs étaient culturels : évidemment, les goûts changent (quel concept correspond mieux à cette réalité que celui de la mode ?) et on peut même faire des efforts pour ça ; moi, pour (entre autres) lutter contre ma féminité outrancière (et donc, par nouveau goût, en adéquation avec l’évolution de mes réflexions et de l’identité que je me construis), j’essaie de me mettre aux jeans, je me suis rasé le tour de la tête, j’ai laissé pousser mes poils d’aisselles, je m’oriente dernièrement vers des tatouages aux contours plus rugueux, plus aigus, aux courbes moins dociles. D’ailleurs, preuve que ce goût est un goût valable et pas juste un effort masochiste : il n’est personne, pour moi, de plus sexy, que quelqu’un.e qui mélange savamment (car je suis une esthète exigeante) les codes du masculin et du féminin, et qui pratique l’androgynie, ne serait-ce qu’un peu.

Quel autre choix a-t-on, donc, que d’embrasser les codes genrés en se les réappropriant dans la mesure du possible ? Je n’ai pas en tête de modèles de vêtements qui seraient complètement dégenrés. Bien sûr, on trouve des vêtements unisexes, quelques-uns ; mais une fois portés, assortis, accessoirisés, échappent-il au genre ? Il n’y a pas que le vêtement qui fait le genre ; il y a tous ces je-ne-sais-quoi autour – la coupe de cheveux, les bijoux ou leur absence, et des choses moins tangibles, comme la posture, la façon de marcher, les gestes, etc. Les silhouettes dégenrées sont extrêmement rares, et se composent généralement d’un savant mélange de vêtements et de je-ne-sais-quoi qui empruntent à la fois au « masculin » et au « féminin ».

Evidemment, d’où mes guillemets, cela ne signifie pas qu’est masculin ou féminin en soi tel ou tel vêtement ; cela signifie que l’imaginaire collectif, autour du vêtement, fonctionne de manière extrêmement genrée. Pour preuve : voit-on souvent des hommes en jupe (kilt excepté) ? Et si, par hasard, on en voit, n’est-on pas choqué.e, ou au moins surpris.e ? Le vêtement interpelle : il n’est pas neutre. On juge le vêtement, et on ne le juge pas seulement à l’aune du bon ou du mauvais goût, mais aussi à l’aune d’une multitude d’autres paradigmes, dont le paradigme du genre. Combien de femmes se voient reprocher de n’être pas assez féminines, ou au contraire, de l’être trop (en d’autres termes, de s’habiller « comme des putes ») ? A l’inverse, j’ai dans mon entourage reçu le témoignage d’un homme qui s’était fait frapper pour avoir porté, par simple plaisir, une jupe. Au passage, un des rares avantages à être une meuf : on se fait moins tabasser pour ses « excentricités » vestimentaires, puisque l’on a plus de liberté dans sa manière de s’habiller (ce qui n’empêche pas que l’on soit jugée, en permanence, et négativement, bien sûr).

Pour ma part, je n’essaie pas d’être « féminine » : loin de moi cette idée. Je ne nierai pas que mon éducation et mon intégration d’une culture genrée m’ont sans nul doute orientée vers des goûts dits féminins, mais ce n’est pas un choix orienté par des considérations sur le féminin et le masculin. Si considérations sur le féminin et le masculin il y a, c’est pour éviter de tomber dans des extrêmes de genre en essayant de temporiser mes goûts dits féminins ou masculins. Ainsi, ma démarche ne peut pas être de vouloir correspondre aux représentations culturelles de la féminité comme une fin en soi : je ne me lève pas le matin en me disant que je veux souligner, flatter, exposer une quelconque féminité, qui consisterait par exemple à souligner, flatter, exposer les courbes de mon corps. Il se trouve que mon corps correspond à un certain nombre de normes de la féminité : j’ai la taille fine et des hanches marquées, par exemple, en mode bouteille d’Orangina t’sais (version atténuée évidemment) ; devrais-je le cacher pour contrer la « féminité » à laquelle mon corps est associé ? Il n’est pas dégueulasse, mon corps ; il est loin d’être parfait et comme à tout le monde, il me fout des complexes ; mais si je peux le mettre en valeur, si cela peut m’aider à le trouver plaisant, eh bien, allons-y. Tout le monde souhaite se trouver beau ou belle. Je ne fais pas exception à la règle, et avec ce que j’ai, j’essaie de faire de mon mieux, et de souligner ma taille, mes hanches, pas pour être féminine, mais parce que ce sont les atours dont je suis pourvue, ou même, plus rigoureusement, parce que ce sont des bouts de moi (car nous n’avons pas un corps, mais nous sommes un corps). Alors si ça, c’est féminin… tant pis ?

Mêler « masculin » et « féminin » est pour moi une manière de brouiller les frontières entre les genres, tout en sachant que je reste prise dans des représentations aussi parfaitement arbitraires que solidement ancrées, et que, quoi que je choisisse, cela peut être analysé au prisme des catégories genrées. Et avec de la souplesse et le plus de liberté possible dans son apparence, on pourrait, c’est un vœu pieux, faire bouger ces catégories. Ce combat, d’ailleurs, il me semble que c’est d’abord aux hommes de le mener : j’aurai beau faire tout ce que je peux, tant que les hommes seront terrorisés et révulsés à l’idée de porter des robes, tant que des types frapperont ceux qui essaient, le vêtement sera, indéfectiblement, genré. Mais dans un monde idéal, une robe, ce n’est ni particulièrement féminin ni particulièrement masculin ; c’est un vêtement, joli, léger, commode quand il fait chaud, coupé pour qui veut selon ses préférences, qui tourne fraîchement quand on danse, et qui libère la jambe de l’étau du pantalon. Avant, on considérait bien que le pantalon était un habit masculin ; il faudrait voir à inverser, mais cette révolution vestimentaire est plus complexe à faire advenir, car les dominées qui se révoltent pour obtenir plus de liberté de mouvement, cela fait sens, mais les dominants qui se révoltent pour montrer leurs jambes au monde et risquer de se faire sexualiser, cela fait moins sens. L’horizon du dégenrage semble bien utopique… et donc peut-être un poil hypocrite ? Mais il faut bien s’habiller, et procéder à des choix.

  • « Je m’habille comme cela pour me réapproprier les codes de la féminité. »

Faudrait-il alors, en tant que femme, « se réapproprier » les codes de la féminité ? Grand bien fasse à celles qui le souhaitent ; pour ma part, je ne crois pas que prétendre se réapproprier ces codes pour mieux s’y complaire sans beaucoup de sens critique soit une démarche suffisante ; je comprends la méthode, mais je la trouve douteuse ; je crois que l’on a le droit de porter une robe sans revendiquer une essentialisation de la féminité, puisque ce vocabulaire de la appropriation sous-entend que l’on a été spoliée d’un bien qui nous appartenait en propre, mais qui nous a été volé. Or rien ne nous a été volé, puisque rien ne nous a jamais appartenu. Par exemple, les soutiens-gorge sont une invention marketing récente visant à faire croire que nous avons besoin que notre poitrine soit soutenue, pour notre propre bien ; ce qui est faux, à en croire les études sur le sujet ; c’est simplement un objet de plus à nous vendre, et un objet désirable car érotisé (« Cachez ce sein que je ne saurais voir », mais cachez-le élégamment, pour attiser le désir masculin) et agrémenté de mille dentelles affriolantes qui assouvissent un plaisir esthétique. Les soutiens-gorge n’ont donc absolument rien d’un attribut essentiel des femmes, et il n’y a rien à se réapproprier ; on peut se les approprier, tout court, si l’on veut, s’il s’agit de confisquer à l’exclusivité du regard masculin un objet pensé pour lui.

Au fond, cet argument, je n’y crois guère, et je ne l’ai pas ajouté pour moi véritablement, mais davantage pour poursuivre la réflexion. On peut trouver plein de raisons pour porter des talons : mais j’ai du mal à concevoir que l’empowerment de l’appropriation soit une motivation très sérieuse. Peut-on véritablement se sentir en situation de force, comme quelqu’une qui échappe à la domination du regard masculin, lorsque l’on porte des talons aiguille, ou une robe courte, ou un vêtement quelconque qui laisse entrevoir un bout de peau à la merci des pervers ?

***

Il m’a fallu du temps pour saisir d’une main ferme mes motivations profondes, puissantes ; des motivations plus satisfaisantes que celles-ci, qui sont contestables, comme j’ai voulu le montrer, pour m’expliquer intellectuellement et idéologiquement ma tendance à montrer ma peau en permanence. On me dira que j’ai cherché à intellectualiser quelque chose que je pratiquais par avance, et que je cherchais seulement à paraître un peu moins conne à vouloir montrer mes tatouages. Est-ce complètement faux ? Quoi qu’il en soit, un tel argument serait un sophisme, puisqu’il n’y a aucun moyen de le savoir ; et quand bien même cela serait vrai, je ne vois pas que cela invalide mon propos, si je l’argumente.

Alors venons-en au fait : je crois que ce n’est pas le dévoilement du corps qui érotise le corps, mais bien l’inverse – la dissimulation du corps. Pas seulement dans l’absolu, mais aussi dans notre société. Ainsi, me semble-t-il, montrer le corps féminin n’est pas ce qui, au fond, le rend désirable dans l’œil masculin ; c’est bien vouloir le cacher qui le rend érotique.

Le corps féminin est partout : placardé dans le métro sous forme de publicités pour de la lingerie, dessiné allègrement par les auteurs de bandes dessinées ou modélisé dans les jeux vidéo (guerrières à moitié nues contre héros aux muscles certes saillants mais aux vêtements couvrants. Puisqu’on est dans une parenthèse : cette idéalisation du corps masculin répond toujours à une demande du regard masculin, puisqu’elle obéit à une idée de virilité qui prend la forme d’une compétition entre hommes. Il ne s’agit pas pour moi de nier que le corps viriliste et musclé ne puisse plaire aux femmes, mais il s’agit de dire qu’au départ, c’est plutôt au regard masculin qu’est destinée une telle représentation.), montré sans vergogne dans les films et séries, et puis dans l’art figuratif depuis des siècles… Ce n’est une surprise pour personne, le corps féminin est sexualisé, en permanence, tout le temps, et la manière dont il est habillé dans ces médias y contribue : le corps peut être nu mais il est plus souvent, seulement, en partie nu. Les parties les plus érotiques du corps sont couvertes d’un pudique (terme auquel je n’accorde aucun crédit) voile, ou heureusement dissimulées par une branche d’arbre qui passait miraculeusement par là ; la caméra ou la bulle de BD coupe le corps là où il faut pour ne pas montrer le téton, ou la vulve. Les femmes, dans les films, vont au lit en nuisette ou en débardeur, ou rabattent toujours la couverture sur leurs seins (mais d’autres parties de leur corps, supposément innocentes, sont gaiement étalées) ; étonnamment, les hommes montrent leur buste, sans que cela soit un problème – puisque souvenons-nous que le divertissement est pensé pour le regard masculin, et qu’il est incongru d’accorder de l’importance à ce qu’une femme puisse trouver érotique un torse masculin socialement désexualisé. (Lorsque je parle de ça à des hommes, on me regarde avec des yeux ronds : quoi, les tétons masculins sont érotiques ? Mais pas du tout, il n’y a que le téton féminin qui l’est ! Eh, les gars, si vous voulez que les tétons soient en soi érotiques, déjà on va pas être d’accord, mais bon courage pour différencier un téton masculin d’un téton féminin en soi parce que, spoiler alert : c’est la même chose ! Avec éventuellement, tout au plus, une différence dans la taille… J’ajoute même que les tétons féminins ont une fonction tout ce qu’il y a de plus concret, qui n’a rien à voir avec la sexualité ; les tétons masculins sont là pour décorer : s’il y a quelque chose qui mérite d’être érotisé là-dedans, c’est bien ce qui ne sert à rien et peut donc librement être renvoyé à la sexualité… Et si vous me sortez des arguments à base de fantasme de maternité et d’allaitement, parlez-en plutôt à votre cerveau malade qui a besoin d’être infantilisé.)

Et si l’on admet quand même que ce torse masculin puisse être érotique, c’est dans une vision d’ensemble qui gomme les particularités du corps masculin : on parle de ce torse comme d’un bloc, de quelque chose qui d’ailleurs ressemble pas mal à du marbre ou du béton et qui n’a rien à voir avec les infinies nuances du corps féminin, du sein féminin, du téton féminin. Voit-on souvent des éloges du corps masculin qui évoquent les subtilités de son toucher et de ses montuosités, la douceur de sa pilosité, la beauté de ses lignes, les nuances de sa couleur, etc ? Le corps masculin est un bloc, au mieux il est évoqué par des adjectifs qui correspondent au champ lexical de la raideur et de la rigidité, et puis pour décrire le phallus, on utilisera le champ lexical de la puissance ; le corps féminin est décrit dans ses moindres détails, lisez donc des blasons médiévaux pour vous en convaincre, avec toutes les nuances imaginables. Mais je ne vois pas bien quelle différence essentielle entre nos corps justifie ce traitement de faveur. Les hommes aussi ont une peau, qui peut être douce, soyeuse, rose, frissonnante sous la caresse ; les hommes aussi peuvent avoir un beau corps, digne de descriptions détaillées plutôt qu’abstraites. Nous sommes fait.e.s de la même chair, des mêmes poils (les nôtres étant certes moins visibles), de la même chaleur et de courbes qui, pour différentes qu’elles puissent être entre tous individus, qu’importe leur sexe, sont toutes intéressantes pour faire de l’art (moi, j’ai pris mon parti en faisant de mon amoureux ma muse). Une amie me disait il y a peu, alors que nous étions au Hellfest, cette chose très juste entendue sur France Inter : les femmes sont les seules à avoir un corps. Dans notre société, les hommes n’en ont pas. Moi-même, en tant que femme, je suis, et j’en ai honte, extrêmement prompte à juger du corps d’une femme, à l’évaluer comme une marchandise qui doit être faite pour plaire (et peut-être aussi dans une infecte logique de concurrence) ; le corps d’un homme, montré ou pas, disgracieux ou pas, n’est pas un problème. Personne ne parle des hommes torse nu qui se baladent dans le festival, mais les rares femmes qui portent leur poitrine à découvert font sensation. Pour moi, je n’ose pas encore le faire, je suis bien trop lasse des relous, qui contrairement à ce qu’on pourrait penser sont légions au Hellfest (ils sont juste un poil plus subtils qu’ailleurs, et lâchent vite l’affaire), et puis je n’ai pas envie de couvrir de crème solaire encore plus de mon corps déjà bien visible. Me suffit déjà d’affronter les regards circonspects quand je fais du topless sur la plage, alors que selon les conventions sociales, il n’y a que les vieilles femmes qui sont fondées à le faire, parce qu’on est habitué.e. Ceci corrobore cela : c’est parce que le corps féminin est érotisé, que voir soudainement une femme qui montre ses seins semble érotique, et semble une anomalie.

C’est parce que le corps féminin est érotisé qu’il faut le cacher, dans un mouvement extrêmement ambivalent, à première vue, paradoxal, de dévoilement/dissimulation. Au XVIIIe siècle, c’est la cheville et le pied qui sont érotiques : les cacher est indispensable. Qui vient en premier, l’œuf ou la poule, l’érotisation ou la dissimulation de la cheville ? Difficile à dire ; mais cette logique est un cercle vicieux qui enferme le corps féminin dans un cadre auquel il doit docilement se soumettre. Cela nous semble aberrant aujourd’hui ; pourtant, cela semble normal à tout le monde de dissimuler la poitrine féminine, au moins sous un crop top, un soutien-gorge ou un haut de maillot de bain. En quoi est-ce plus fondé ? Tout le monde aujourd’hui montre ses chevilles, et cela n’est érotique pour personne (vous avez tous les droits de trouver une cheville érotique, mais elle n’est jamais érotisée médiatiquement, socialement ; il faut bien faire la différence entre la perception individuelle et la perception collective). Quelle solution proposé-je ? Dévoiler les seins.

Si vous trouvez que c’est une solution radicale, c’est vraisemblablement que vous n’avez pas compris mon propos. Pour moi, les poitrines nues des FEMEN n’ont rien de radical ; s’il y a quelque chose de radical dans leur méthode, c’est peut-être les messages tracés à la peinture noire qu’elles y arborent, ou leur mode d’action événementiel agressif. Une poitrine nue, c’est juste naturel. Je ne suis pas de ceux ou celles qui justifient tout par la nature, je trouve cela très énervant de penser que la nature est bonne en soi (la nature n’a pas d’intentions, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est pas douée de conscience ni de volonté) ; pour autant, la poitrine est naturelle, c’est-à-dire qu’elle n’a rien de dangereux, elle est même fort utile, indispensable, elle n’est pas sale ; nous ne sommes pas né.e.s habillé.e.s, et nous n’avons aucune raison d’avoir honte de notre corps. Il est profondément injuste de prétendre que les FEMEN sont contradictoires en militant pour l’égalité entre hommes et femmes et en affichant leur corps érotique en même temps : il n’y a aucune intention érotique dans leur exhibition. Leur exhibition porte les mêmes buts que moi : désexualiser le corps en le montrant comme une chose naturelle et normale. Je trouve extrêmement anormal, par contre, de voir des hommes se balader sur la voie publique torse nu, sans aucun problème ; en revanche, les FEMEN sont arrêtées quand elles le font, entre autres pour exhibition sexuelle (l’une d’elles a été condamnée pour ce motif en 2014). J’ai déjà dit ce que je pensais de la sexualisation de la poitrine ; mais si l’on veut être cohérent.e, de deux choses l’une : ou l’on autorise tout le monde à montrer sa poitrine, ou l’on n’autorise personne à le faire. Dans la théorie, la justice a tranché en faveur de la deuxième option, mais les hommes, eux, ne se font pas arrêter quand ils se promènent torse nu (la saison du beauf a commencé, avec la chaleur, ça se voit sur les pelouses parisiennes). Si cette injustice vous semble anecdotique, elle est pour moi une source de frustration énorme, et devrait l’être, je crois, pour toutes les femmes : je me sens coupable, vis-à-vis de mes voisin.e.s, d’arroser mes plantes seins nus à ma fenêtre ; je crois que mon mec n’a jamais envisagé l’espace d’un instant que cela puisse être gênant pour lui de se montrer seins nus à notre fenêtre. Je le fais tout de même, mais avec un pincement au cœur.

Moi, je n’ai pas de pudeur ; j’ai dit plus haut rapidement ce que je pensais de ce mot. Je n’ai pas à avoir honte de mon corps, et quand bien même j’aurais honte de certaines parties de mon corps, je sais que ce n’est pas justifié. A titre tout à fait personnel, il ne me gênerait pas que les gens se baladent nus. Pour des raisons hygiéniques et de santé, évidemment, cela n’est pas envisageable ; mais sur le plan sexuel, je n’ai aucun problème avec ça. Baladez-vous nu.e.s si vous le souhaitez – qui suis-je pour vous dire que votre corps est indécent ? Dit-on aux animaux de se vêtir car on voit leurs parties génitales ? Il n’y a que deux-trois allumé.e.s pour mettre des manteaux à leur chien, et puis même pas pour ça, je suppose. Alors je m’énerve contre ceux que j’appelais beaufs pour l’exhibition de leur torse sur la voie publique : pas parce que cela me gêne dans l’absolu, mais parce que je suis jalouse, furieusement jalouse de leur liberté que je n’ai pas ; et parce que dans l’état actuel des choses, agir de la sorte est faire preuve d’un manque certain d’élégance ; mais dans une société qui désexualiserait le corps, eh bien, je n’y verrais pas de problème. Tout comme je n’ai aucun problème à enlever mes fringues en public ; il n’y a que les autres que cela gêne vraiment, et si ça me gêne un peu, c’est par procuration, parce que j’ai peur des réactions.

C’est pour cela que je crois qu’il ne faut pas avoir peur de montrer son corps ; pas pour toutes les raisons évoquées dans la première partie de ce (trop) long article, mais parce que plus nous montrerons notre corps, moins il sera, je crois, un jour, sexualisé. C’est très paradoxal, et je veux bien le croire : nos jambes sont érotisées quand nous les montrons en portant une jupe ; pour autant, je ne crois pas que se voiler derrière de la pudeur soit une solution : ce n’est pas notre corps, le problème. Le problème, c’est la réaction des hommes, c’est leur regard posé sur nous. Sont-ce des animaux ? N’est-ce pas les estimer un peu plus que de les croire capables de contrôler leur slip ? Je n’ai pas envie d’être misandre ; j’ai envie de croire, pour le dire avec humour en inversant la célèbre formule, que les hommes sont des femmes comme les autres. Et que peut-être eux aussi voudraient avoir moins chaud en été en portant des shorts ou des jupes. C’est pour cela que, au risque de tomber dans la polémique, je suis à titre personnel contre le voile religieux. Bien que je ne pense pas qu’il faille l’interdire, car on ne devrait forcer personne à s’habiller comme nous, on le veut, en déplaçant et reproduisant ainsi le monopole du regard masculin sur le corps féminin, je pense qu’il n’est pas une solution, et qu’en soustrayant à la vue le corps féminin, le voile ne fait que l’enfermer dans cette bulle d’érotisme propre à la dissimulation. Le corps féminin dissimulé laisse la place à tous les fantasmes d’appropriation masculins, et est fait pour donner raison à l’idée reçue selon laquelle comme les hommes ne savent pas contrôler leurs pulsions animales, c’est aux femmes d’agir en fonction. Ben non en fait, ce ne sont pas des bêtes, et s’ils veulent prétendre au titre d’être humain, c’est à eux d’adapter leur regard et non pas à nous de nous y soumettre. Je comprends, évidemment, que l’on puisse se sentir protégée par un hijab, niqab ou autre, et qui suis-je pour parler à la place de celles qui sont concernées ; mais idéologiquement, il me semble que c’est faire fausse route dans la méthode. Nous ne devrions pas avoir à protéger notre pudeur ; la pudeur est un concept qui ne recoupe pas d’autre réalité que celle que les hommes nous imposent. Recouvrir son corps d’un vêtement ample, c’est accepter l’idée que le corps féminin soit par essence érotique et inapte à exister pour lui-même, en-dehors du regard désirant masculin ; c’est une idée que je ne saurais soutenir.

Je répète pour que ce soit bien clair : les femmes qui se voilent font ce qu’elles veulent, et je ne leur ferais pas l’affront de les croire inconscientes et incapables de comprendre ce qui est en jeu dans leur choix. Nous n’avons pas les mêmes repères, la même éducation, le même système de pensée, et sans doute qu’elles auraient beaucoup à me rétorquer, à commencer par ma propre aliénation, ce qui me reste d’aliénation dans mes choix et dans mon comportement. Après tout, on peut y revenir : je me maquille, et ma belle volonté de vouloir que tout le monde, homme et femme, ait le droit de se maquiller, ne demeure pas moins une justification fragile à un comportement problématique. Mais cette question, que j’ai abordée au passage ci-dessus, est assez déconnectée de celle de l’habit, que je justifie beaucoup mieux par les raisons évoquées en ce moment même. Chacune ses problématiques et ses contradictions, et il ne s’agit pas de dire que je suis au-dessus de ça, loin s’en faut.

Au fond, ce que je souhaite, c’est inviter à une bascule du regard. Je disais tout à l’heure qu’il fallait différencier les perceptions individuelle et collective : car cela n’a rien à voir, de trouver individuellement érotique une paire de seins ou de fesses, et d’imposer socialement des règles de bonnes mœurs pour régir la perception de cette paire de seins ou de fesses. Et puis c’est une vaste tartufferie : « Cachez ce sein que je ne saurais voir », dit celui qui a donné son nom à ce concept ; mais ce que l’on cache, ce n’est pas le sein, c’est le téton, quand un téton masculin, identique à un téton féminin, n’a pas à être caché… Le sein, il est bien là, bien visible ; autant achever le travail en enlevant la petite bande noire, et puis considérer que le sein n’est pas honteux ou sale, et puis alors il pourra être un peu plus libre comme nos chevilles. Ainsi, je ne puis ni ne veux demander aux hommes, chacun, de ne pas trouver érotique un sein ; je puis et veux en revanche demander aux hommes de ne voir pas dans la monstration du sein un appel au viol, une manœuvre de séduction, une action faite pour lui. Parce qu’on s’en fout des hommes, enfin, on devrait s’en foutre. Si je veux séduire, ma foi, je suis assez grande pour m’y prendre toute seule, et autrement qu’en ne faisant que montrer mon corps ; je ne suis pas un objet, écoute un peu mon cerveau pour voir. Je t’estime trop pour penser que tu veuilles réellement me réduire à cela ; et si tu t’y arrêtes, tu es un gros con, et tu peux quitter ma vue, comme le sein selon le tartuffe. Personne ne reproche aux hommes d’essayer d’aguicher les femmes quand ils montrent leurs mollets en short ; pourtant, combien de femmes sans doute trouvent qu’un mollet peut être érotique, sur une personne qui nous plaît. Cela n’a rien à voir avec la perception collective. De la même manière, on n’accuse pas les petit.e.s enfants d’être aguicheur.euse.s avec leurs jambes potelées quand un pédophile leur tombe dessus. Pourquoi le fait-on avec les femmes qui portent des jupes ? Et si moi, je trouve érotique le téton d’un homme, dois-je ériger cette perception individuelle en vérité générale, en loi de la représentation médiatique, sous prétexte que je ne pourrais pas contrôler mon rut, en imposant mon regard féminin sur les hommes ? A quel point sommes-nous conditionné.e.s, pour que le contrôle exercé sur le corps féminin semble ne choquer personne… !

Pour conclure clairement : plus nous serons nombreuses à montrer que notre corps n’a rien d’anormal qui doive à tout prix être dissimulé, moins notre corps sera sexualisé et érotisé. Il s’agit, si l’on veut ici, d’une appropriation, celle-là même que je critiquais tout à l’heure, mais que j’étaye cette fois-ci plus que lors de ma mention des talons aiguille (que je trouve inétayable) : confisquons notre corps à l’exclusivité du regard masculin, habillons-nous non pas pour lui plaire, mais pour avoir le droit d’exister en-dehors de lui. Oui, il y a un paradoxe à vouloir s’habiller de la même manière que les personnages féminins de bandes dessinées. Mais il s’explique : si l’on n’a pas le droit, dans le monde actuel, de montrer ses tétons, du moins peut-on avoir envie de montrer le maximum acceptable de peau en affirmant haut et fort qu’il n’est pas disponible aux hommes sur demande. Si je pouvais, je sortirais fermement de cette logique d’érotisation en ne dissimulant rien ; tristement, je ne le peux pas, je suis trop contrainte. C’est une drôle d’ironie. Je le fais quand je peux, comme je peux, en faisant du topless sur la plage. Pour ma part, j’essaie d’éviter de trop donner suite aux représentations masculines du corps féminin, et il ne me viendrait pas à l’esprit par exemple, pour une soirée déguisée, de me costumer en une Wonder Woman très sexualisée. Il est très difficile de concilier deux exigences a priori si antinomiques : cacher, sans cacher. J’imagine que tout dépend de l’intention. Pour moi, ne pas mettre de soutien-gorge (je n’en mets plus, du tout, jamais), c’est cesser d’enrober mon corps au prétexte que mes tétons qui pointent quand j’ai froid seraient érotiques (bizarrement, personne ne fait ce reproche aux hommes, qui pointent aussi bien que nous) ; ce n’est pas, du tout, jamais, pour qu’on me sexualise et qu’on regarde ma poitrine. Je sais que cela peut être gênant, et sur mon estrade, parfois, quand j’ai froid devant mes élèves, je suis bien heureuse d’avoir une écharpe ou une chemise qui masque mes tétons ; mais je suis fort contrariée moi-même de mon embarras.

Par conséquent : dénudons-nous. Faisons fi d’eux. Qu’ils ne soient rien pour nous. (Je sonne comme Wittig dans Les Guérillères. Très bon livre, que j’ai critiqué d’ailleurs, et je donnais une citation merveilleuse pour donner envie, à retrouver ici.)

Au final, la raison la plus belle pour laquelle je m’habille comme je le fais, c’est mon militantisme.

Je termine par une brève (?) analyse de l’affiche d’une exposition qui a débuté ce mois-ci à Chantilly, sur le célèbre dessin dit La Joconde nue, qu’on attribue avec quasi-certitude à Léonard de Vinci. Ce dessin est visible partout sur internet, dans Google, et bénéficie de la fameuse exemption de la censure qui est celle de l’art. On a le droit de montrer à des enfants L’Origine du monde, mais pas de vraies vulves. Curieux. J’en reparlerai peut-être une autre fois. Mais bref : sur ce dessin, comme son nom l’indique, la jeune femme qui ressemble (comme son nom l’indique, toujours) à Mona Lisa est nue, ses seins et ses tétons bien visibles. L’exposition à Chantilly tourne autour de ce dessin : ses influences, ses répliques, sa postérité, ses liens avec La Joconde. L’affiche, sobre et élégante, choisit comme phrase d’accroche (plutôt racoleuse) « Le mystère enfin dévoilé ». Jusqu’ici, rien de remarquable. Sauf que… Où a-t-on choisi de placer cette phrase d’accroche ? Je vous le donne en mille : sur les tétons de la jeune femme. Alors on peut ne pas trouver cela de mauvais goût ; ce ne fut pas mon cas, malheureusement pour moi. Que je vous explique : le mystère principal de cette exposition, pour reprendre l’expression, c’est l’attribution, qui fut contestée, du carton à Léonard de Vinci ; on parle également, j’imagine (puisque je ne l’ai pas vue) du modèle (puisqu’il est peu probable que Lisa Gherardini, connue sous le nom de Mona Lisa donc, ait accepté de poser nue), et de son énigmatique et si fameux sourire. S’il fallait donc censurer quelque chose sur cette affiche, c’eût été, en tout logique, le sourire de la jeune femme. Mais non : ce qui est censuré, ici, ce sont les tétons. Le placement de la phrase déplace, sans doute dans une tentative de connivence érotico-humoristique, sa signification : le mystère, ce n’est plus rien d’autre que les tétons de la jeune femme sur le dessin.

L’art figuratif classique reste encore un bastion intouchable, en France du moins, par la censure (quoiqu’on m’ait dit une fois qu’il s’était vu une Liberté guidant le peuple privée de ses tétons déjà plutôt flous dans un manuel du secondaire), comme je le disais : il n’est pas question, comme dans nombre de représentations médiatiques déjà citées, de masquer le téton des femmes représentées. Par conséquent, cacher le téton sur l’affiche est un choix gratuit voire inapproprié, en ceci qu’il introduit, peut-être sans penser à mal, une censure nouvelle sur le corps féminin (si le modèle de ce carton avait été masculin, je suis sûre à 99% qu’il n’eût pas été question de placer la phrase d’accroche sur ses tétons…) – comme s’il n’y en avait pas déjà assez. De plus, je trouve un peu fort de café de vouloir faire des tétons l’argument de l’exposition, qui en a bien d’autres, et bien plus intéressants. Etait-il vraiment nécessaire de réduire ainsi symboliquement le travail de l’artiste à une représentation érotique ? Certes, cette jeune femme incarne un idéal, qui se veut universel, de la beauté féminine ; pour autant, vient-on voir cette exposition pour être excité.e, ou pour voir un chef-d’œuvre proposant une représentation probable du modèle le plus célèbre du monde ? Ce n’est pas la beauté seule de la jeune femme qui fait l’intérêt de l’œuvre, et encore moins son érotisme ; il existe tant de représentations de belles femmes, pourquoi celle-là plus qu’une autre. Et puis, plus mystérieux que ses seins, qui sont après tout une représentation archétypale de seins à l’époque, je dirais même assez peu réaliste, il n’y a pas que son sourire. Il y a aussi ses mains, dans cette position qui a fait leur fortune ; les ailes si fines de son nez ; ses yeux (coupés sur l’affiche) qui d’ailleurs louchent un peu, esquissés seulement, et qui regardent frontalement le/la spectateur.trice ; et puis son voile transparent, d’une légèreté parfaite. L’idée n’est pas de me lancer dans une analyse exhaustive, mais juste de montrer en quoi ce choix graphique est un choix malheureux, facile, et un peu vulgaire.

Et ce choix malheureux me semble illustrer parfaitement mon propos dans cet article : les seins, qui au fond ne sont que des seins, certes pensés comme exemplaires de la Beauté, mais des seins tout de même comme ses mains ne sont que des mains etc, de découverts à cachés par un message dont l’emplacement transforme le sens, sont (plus) érotisés, et concentrent sur eux l’intérêt d’une œuvre qui en a bien, bien d’autres. On ne les eût pas cachés, ces tétons, qu’ils n’eussent choqué personne ; mais on les cache, et par miracle ils se révèlent à nous, on ne voit plus qu’eux, qui pourtant ne sont plus là : c’est l’ambivalence de la dissimulation et du dévoilement. Voyez plutôt vous-mêmes ci-dessous et dites-moi si vous ne croyez pas que l’affiche eût été bien plus anodine sans cette censure du téton. J’imagine que le but marketing est atteint : j’en parle, de cette expo. D’ailleurs elle a l’air passionnante. Dommage de verser dans le (léger, n’exagérons rien) sensationnalisme.  

La fameuse affiche.

***

Il est temps de terminer ce très long article (onze pages Word en Times New Roman 12, je ne pensais pas avoir tant à dire). Je vous invite à aller vérifier mes références : je n’ai pas la force de sourcer cet article qui a déjà mis plusieurs jours à être rédigé. J’espère qu’il sera utile à quelques-un.e.s, même si je ne me prétends pas non plus révolutionnaire dans mon propos. Peut-être qu’il me sert un peu à moi-même de justification aux yeux d’autrui, et cela ne devrait sans doute pas être nécessaire ; mais politiquement, il me semble intéressant, pas seulement pour moi. Je serais ravie de poursuivre la discussion, alors je suis prête à entendre toute objection. Merci de m’avoir lue !

Auto-analyse littéraire : « Où l’on ne parle pas de légumes »

Suite à une conversation en forme de défi avec un ami, j’ai décidé de lui proposer une analyse littéraire de mon propre poème ; loin de moi l’idée de me comparer à Baudelaire (ou autre, c’est un simple exemple), dont j’ai pu (souvenir d’agrégation) commenter l’oeuvre comme je le fais maintenant avec le fruit de mes élucubrations poétiques, mais il m’a semblé potentiellement intéressant de montrer au tout-venant quels outils d’analyse j’ai pu mobiliser, et il m’a surtout semblé divertissant de disserter très sérieusement sur un objet textuel humoristique (c’est un des côtés fort ludiques de l’analyse littéraire) en disant de grandes et belles choses à grand renfort de vocabulaire technique et potentiellement ésotérique. Pour aider à la compréhension, j’ai mis les définitions en lien du vocabulaire en question. Je n’ai pas complètement formalisé le texte, ni développé intro et conclusion outre-mesure. J’espère que ça amusera un peu les lecteur.trice.s masochistes ou amateur.trice.s de sarcasme mordant… !

Le commentaire a été enrichi par les remarques pertinentes et subtiles de l’ami à qui j’ai dédié ce modeste travail.

Le poème en entier, mon précédent article, ici !

Introduction, à propos du titre

Les légumes sont, traditionnellement, facilement associés à des formes phalliques, et cette annonce au négatif qu’est le titre quant au sujet du poème est un moyen de tromper, déjà, l’attente de facilité du lectorat. (Le titre rappelle, de manière humoristique, le fait que les champignons ne sont pas des légumes.) Cette annonce négative sous-entend le mystère plus profond dans lequel va s’enfoncer le poème. La déceptivité (pardon pour l’anglicisme) du titre est redoublée par la négation : le mystère persiste, malgré le titre qui élimine d’emblée un sujet possible du poème.

Le premier quatrain :

« Il y a çà et là toutes sortes de formes » 

Le vers s’ouvre sur un alexandrin régulier, dont la construction contient et épouse la phrase.  Le vers introduit le thème de la variété des formes de la nature avec une césure classique à l’hémistiche. Ce vers a une signification vague, ce que la régularité du vers mime, ainsi que le balancement de l’assonance en A (qui correspond au sens de l’expression ça et là, qui invite à un balancement du regard dans une direction puis l’autre) vers l’assonance en O, en un bercement introductif fondé sur un truisme qui semble annoncer un poème banal. Le vers se veut assez insignifiant et en même temps assez polysémique pour pouvoir être réinterprété à la fin du poème, éclairé par ce qui va suivre. Le présentatif il y a semble annoncer une fable, par la vérité générale que la phrase fournit ; bref, un début léger.

« Mais combien majestueuse, est celle que je chante ! » 

Fort effet de contraste : conjonction adversative mais, intensif combien suivi d’un adjectif lui-même intensif, pause à la virgule, point d’exclamation… L’hyperbole contraste avec le vers précédent, et l’on passe de la pluralité des formes à la singularité d’une seule. Surgissement du je poétique : inscription dans une tradition de la célébration poétique. Voyelles ouvertes : a, e = ouverture d’un éloge franc et clair. Le quatrain est composé de rimes féminines exclusivement, et le genre féminin est à l’honneur dans l’adjectif majestueuse, comme pour annoncer déjà que le je est féminin, et en créant une confusion supplémentaire, s’il en fallait, sur la nature de l’objet poétique qui va être loué.

« Dans la fangeuse fonge ! aventureuse amante ! » 

Jeu de sonorités : assonances et homéotéleute en écho au vers précédent, en chiasme, avec combien/fonge et majestueuse/fangeuse (+ aventureuse pour compléter l’homéotéleute). L’exclamation continue, dans une emphase que souligne ce jeu des sonorités, avec aussi des allitérations en F et G puis une assonance en A. De nouveau, on a un alexandrin régulier en deux hémistiches emphatiques. Le vers fournit un indice sur le sujet du poème : l’amour, grâce à la parole féminine de l’amante (et ce mot d’amante rime avec chante, ce qui annonce l’identité entre l’amante et celle qui chante). Notons le champ lexical de la saleté, du marécage, qui contraste avec l’emphase claire du vers, pour opposer la forme classique et le fond vulgaire.

« Tu t’enfonces… Et tes rimes aussi paraissent fongiformes. »

Il y a ici un rejet : la phrase commencée au vers précédent déborde sur ce vers-ci, dans un allongement de l’éloge. L’éloge, en effet, prend de plus en plus de place et doit rogner sur le carcan du vers. Il y a un déplacement dans l’apostrophe : du je au tu pour désigner toujours le je poétique, dans une auto-apostrophe en forme d’avertissement sur le sujet épineux du poème. L’assonance en ON se prolonge (t’enfonces, fongiformes), et l’embourbement fongeux diégétique métaphorique est mimé par l’embourbement du vers lui-même qui ne parvient plus à tenir dans l’alexandrin, d’où une rime aussi bancale ou facile entre forme/fongiforme. Ainsi la rime est en forme de champignon : irrégulière, ou au moins, pas très droite (pas crédible selon les normes classiques). L’assonance en I un peu grinçante souligne l’irrégularité du vers, où il y a certes alexandrin, mais précédé d’un bout de vers qui ne devrait pas être là. Il y a dans ce vers un premier parallèle entre le sujet du poème et l’art poétique : le fond et la forme se répondent – parler de champignon, c’est faire un poème marécageux (ce que soulignent aussi les points de suspension), terrain propice au développement du fungus. C’est ainsi un difficile exercice de style, une prise de risque.

Conclusion sur le premier quatrain : annonce du poème, flou artistique entretenu, réflexion sur l’art poétique amorcée.

Le second quatrain :

« Voici le dithyrambe, où la choriste est femme : » 

Le sujet du poème se concrétise par le présentatif déictique et performatif voici. Le dithyrambe est un chant antique faisant l’éloge de Dionysos, dieu de la démesure, ce qui inscrit le poème dans un héritage d’éloge hyperbolique, exagéré (qui sera mis en vers juste après), non seulement par l’allusion à un chant dédié au dieu, mais aussi par les attributs mêmes de ce dieu. L’éloge est en forme de mythe, où l’objet sera donc déifié et mythifié. Surgit l’humour, qui mêle noblesse de la référence et prosaïsme de l’objet loué. La virgule est l’occasion d’une pause : le chant va commencer, et va reposer sur des parallélismes, hypozeuxes et rythmes chaloupés, dans une régularité humoristique. « où la choriste est femme » : les chanteurs du dithyrambe sont normalement des hommes, il y a donc ici modernisation, inversement du paradigme, puisque le choriste devient la choriste, dans une réflexion sur le statut de poète et de muse. On comprend dans la suite que la muse est homme (bien que le la confusion des genres demeure pour l’instant), et on comprend déjà que le poète est poétesse, ce qui permet de clarifier l’expression « aventureuse amante », qui confirme la bascule dans l’auto-apostrophe du je au tu. Par conséquent, ce vers se construit comme une transition entre le quatrain précédent (dans son aboutissement de la réflexion sur l’art poétique, traditionnellement terrain masculin, d’où, d’autant plus, un risque d’embourbement pour une chanteuse) et ce qui va suivre (deux points introductifs de l’énumération qui suit).

« A ta rose saillie, à ton tertre gibbeux, »

L’ensemble de trois vers qui commence ici, où chacun appartient à la même phrase, suit une gradation. Le premier vers, qui contient des mots mono- ou dissyllabiques est le premier morceau de la gradation. Les trois vers se construisent comme une énumération de groupes nominaux prépositionnels dont au moins un des termes renvoie au champ lexical de l’excroissance. Le premier GNP parle couleur, le deuxième est un pléonasme sur l’excroissance. Le vocabulaire riche et redondant, et le langage soutenu, créent un effet d’hyperbole humoristique dans l’éloge de l’objet encore non identifié. La première rime masculine apparaît : elle aide à dessiner avec plus de précision cet objet poétique indécis, aux seuls contours clairement courbes.

« A ton beau tumulus, à ton toucher montueux, »

Suite de la gradation. Le vers s’allonge, incapable de contenir l’excroissance dont le poème parle, et se fait ainsi excroissance lui-même ; visuellement, le vers s’allonge également en prenant de plus en plus de place sur la page (les mots sont plus longs), ce que confirmera le dernier vers du quatrain. Le premier GNP s’attache à la vue, le deuxième au toucher : il y a un parallèle dans les sensations évoquées avec le vers précédent. Les mots s’allongent, ils sont dissyllabiques, voire trisyllabique pour tumulus. On note l’allitération de la dentale T pour insister sur l’idée de courbe qui revient.

« A ton bourgeon germant où ma main trop se pâme, »

Fin de la gradation avec paroxysme de l’allongement, le GNP prend tout le vers et prend visuellement plus de place que les deux précédents. De nouveau, est convoqué le champ lexical de l’excroissance qui se développe en un processus de grossissement : le participe présent montre le bourgeon en train de grossir en s’ouvrant, ce qui est renforcé par l’allitération en G. De nouveau on a le visuel, et le toucher, dans le second hémistiche : la main touche, l’objet décrit se dessine plus nettement avec l’hypallage (la main se pâme et non le je poétique). Le bourgeon, ainsi que précédemment la rose, convoquent un imaginaire floral, végétal, dans des images poétiques traditionnelles qui se superposent au champ lexical de l’excroissance, soutenant une profusion des images, une surabondance qui s’inscrit dans l’idée d’éloge outrancier. Le lien se fait entre la chanteuse et l’objet décrit : il ne s’agit pas d’un éloge abstrait, théorique, propre, mais bien d’un éloge où, si on me passe l’expression, le je poétique met la main à la pâte (et s’enfonce, donc, littéralement, dans le réel palpable).

Conclusion sur le deuxième quatrain : première partie de l’éloge avec construction progressive (on va de l’abstrait au concret) de l’objet poétique, dans un jeu humoristique qui mêle la noblesse du genre convoqué à la nature vulgaire de l’objet qui se dessine, toujours flou cependant.

Le premier tercet :

« Rien n’est égal. Tu t’extirpes un peu de ta chaude tanière, »

Ici se termine la phrase amorcée dans le premier vers du deuxième quatrain : le débordement se poursuit, et l’excroissance qui fait l’objet du poème ne se contente plus de déborder le vers, mais elle déborde aussi la strophe traditionnelle, par le rejet hors du quatrain. Un deuxième débordement : le vers lui-même, pour la seconde fois, est insuffisant à contenir les mots, et adopte une composition 4 + 12 syllabes. La gradation construite précédemment s’achève brutalement : l’hyperbole assertive « A… rien n’est égal » rend définitive la supériorité de l’objet poétique décrit à toute autre chose. La personnification se poursuit de manière plus nette : le tu n’est plus, depuis le second quatrain, le je poétique, mais bien l’objet poétique, avec même une nuance : dans le deuxième quatrain, le tu est le propriétaire de l’excroissance, tandis que dans le premier tercet, le tu désigne l’excroissance elle-même. La gradation et la personnification sont donc complétées, l’objet poétique est rendu autonome, vivant, animal (tanière) (et non plus végétal). Le mouvement survient avec le verbe s’extirper, mouvement qui va avec le débordement de l’alexandrin : il faut prendre plus de place, la tanière ne suffit pas à contenir l’objet poétique. L’animalisation/personnification pourrait (c’est un peu comme ça que moi je le voyais en tout cas) correspondre au bébé taupe (rose, aveugle, petit, bombé).

« Trop étroite pour toi, quand oisif tu reposes. »

On parle ici, ce qui se devinera plus clairement ensuite, du pénis au repos ; l’enjambement vise déjà à montrer que déjà le carcan du vers/de la tanière est trop étroit, au repos. La personnification se poursuit avec l’adjectif « oisif », qui désigne une qualité humaine, et psychologise l’objet poétique auquel on attribue une volonté.

« Mais pour peu que tu veuilles enfin prendre l’air, »

De nouveau la phrase déborde de la strophe, puisque la strophe se conclut par une virgule : cela incarne par la forme la volonté de fuite/de prendre l’air de l’objet poétique. La rime est une antithèse entre l’air et la tanière, dans un mouvement d’ouverture sur le dehors, dans une urgence mimée par l’adverbe enfin, dans une accélération du mouvement qui va aller avec l’accélération du mouvement du pénis qui se dresse.

Conclusion sur le premier tercet : paroxysme de la personnification et amorce du mouvement, avec passage du repos à l’érection, où le poème mime l’action de l’objet poétique loué.

Le second tercet :

« Débordant ta prison, jaillissant du prépuce, » 

Et c’est le fameux débordement dont on parle depuis le début : le gland ne peut plus rester sous la peau comme la phrase ne peut plus rester dans le vers. C’est dans la dernière strophe qu’apparaît explicitement et nettement l’objet poétique avec le premier mot du champ lexical des parties génitales, prépuce, placé à la rime, pour plus d’effet. Le vocabulaire du mouvement est employé avec les verbes d’action qui contribuent à accélérer l’érection, tout comme les sonorités des participes présents aux voyelles ouvertes A et AN qui ouvrent le mouvement. On passe de la personnification (prison) à l’explicitation du sujet (prépuce).

« Avide tel tout vit, et qu’alors tu écloses… ! » 

Le jeu de l’obscurité lexicale demeure, avec le mot vit (registre soutenu), qui pourrait être confondu, si on lisait vite, avec le verbe vivre. La fin emphatique de la phrase est amorcée dans le dernier vers du premier tercet, et arrive avec un mélange de suspense (points de suspension) et d’emphase (point d’exclamation). Allitérations et assonances : premier hémistiche, labio-dentale V, dentale D/T et I, deuxième, vélaire K (qui fait claquer l’éclosion) et O. Le vocabulaire végétal revient, avec le verbe d’action éclore, qui clôt le mouvement d’ouverture en une floraison aboutie. La personnification est sensible de nouveau dans l’adjectif avide, dans un jeu sur le désir sexuel associé à l’érection : le vers mime l’érection en forme de point d’exclamation.

« Champignon, tu fus mûr, avant que je le susse. »

Explicitation finale : fin du suspense entretenu depuis le début du poème, identité entre gland et champignon, et confirmation de l’apostrophe personnifiante à l’objet poétique. Encore du vocabulaire végétal : l’adjectif « mûr » parachève l’érection, rapide, car celle-ci précède le moment où le je poétique réalise qu’il y a érection. La rime en susse (avec prépuce, donc la correspondance est claire avec le vocabulaire de la sexualité) signifie un jeu de mots humoristique entre le subjonctif imparfait du verbe savoir et, évidemment, le verbe sucer, qui conjugué au présent de l’indicatif/du subjonctif est homophone : on peut imaginer une fin équivalente au poème, qui serait « avant que je te suce », et qui est ce que le lectorat doit avoir en tête. La forme soutenue du subjonctif imparfait, qui participe du goût de l’obscurité lexicale, est humoristique, puisqu’elle contraste encore une fois avec la réalité prosaïque, peu noble (selon les normes des sujets classiques de l’art), de l’acte sexuel imaginable. Soulignons la position, non pas de surplomb, mais d’investissement dans l’action du je poétique, qui selon ce jeu d’homophonie verbale ne se contente pas de savoir, mais agit bel et bien et achève ainsi la louange de manière concrète (on passe de la parole au toucher actif, le poème est donc performatif), épuisant ainsi l’éloge : on va cesser de dire, pour faire, puisque de toute évidence on ne peut pas chanter et sucer en même temps – le poème doit donc, d’un point de vue sémantique et logique, se terminer là.

Conclusion sur le deuxième tercet : explicitation de la nature de l’objet de l’éloge poétique et construction du poème comme un mouvement érectile (gradation, personnification, concrétisation = objet plus visible, plus tangible, plus envahissant, quitte à être sur le point d’envahir la bouche du je qui chante). On peut y voir un avalement de la muse, devenue par métonymie un appendice très présent, très concret – une sorte de mariage avec la beauté décrite, ou une métaphore de la déformation que l’artiste fait subir à la muse en en faisant une œuvre d’art, muse qui cesse en quelque sorte de s’appartenir juste à soi pour se dédoubler en personne et en art…

Conclusion

On peut désormais réinterpréter le début du poème : l’expression « toutes sortes de formes » fait une typologie des différentes formes phalliques existantes ; et l’on parle ici de la forme mycoïde, et plus particulièrement du gland en forme de chapeau de champignon. Cette forme est différente de celles de l’imaginaire traditionnel légumier (concombre, aubergine…), d’où le « où l’on ne parle pas de légumes ». L’originalité, voulue, est redoublée par le statut de la poétesse qui prend pour muse un homme : dithyrambe phallique, tant dans son sujet que dans sa construction, qui rend progressivement visible, en jouant de la complexité et de la variété lexicale, l’objet génital et poétique.

Où l’on ne parle pas de légumes

Ouais bon on est sur de la poésie bien érudite, parce qu’au programme, discret parallélisme avec l’art poétique et ce qu’il y a (par rapport à la poésie classique) d’un poil sulfureux à être poétesse et à avoir pour muse un homme. Mais c’est rigolo aussi, parce qu’au programme : le plaisir de l’allusion obscure, une gradation épique, et une rime finale du plus bel effet.

Il y a çà et là toutes sortes de formes.

Mais combien majestueuse, est celle que je chante !

Dans la fangeuse fonge ! aventureuse amante !

Tu t’enfonces… Et tes rimes aussi paraissent fongiformes.  

Voici le dithyrambe, où la choriste est femme :

A ta rose saillie, à ton tertre gibbeux,

A ton beau tumulus, à ton toucher montueux,

A ton bourgeon germant où ma main trop se pâme,

Rien n’est égal. Tu t’extirpes un peu de ta chaude tanière,

Trop étroite pour toi, quand oisif tu reposes.

Mais pour peu que tu veuilles enfin prendre l’air,

Débordant ta prison, jaillissant du prépuce,

Avide tel tout vit, et qu’alors tu écloses… !

Champignon, tu fus mûr, avant que je le susse.

Zola fait félin – Trilogie rachildéenne, fin

Critique : Rachilde, L’Animale, 1893

Portrait de Rachilde par Félix Vallotton, 1898

Ici s’achève le cycle rachildéen que j’ai entamé il y a peu. J’ai bien fait de terminer par cette oeuvre – la lire en premier m’eût abusée sur l’importance de la littérature du XIXe sur son auteur, la lire en second m’eut fait croire que Rachilde ne savait parler que des femmes. Quand, à l’évidence, non.


D’ailleurs, Laure, l’héroïne de ce roman magnifique, est-elle une femme ? Le titre n’est guère mystérieux : Laure est une animale. Mieux, de la race féline elle a tous les traits. Tantôt chatte sensuelle et douce, tantôt tigresse avide et sournoise, la royale Laure déambule avec les chats ses sujets sur les toits de Paris au clair de lune. Laure ne vit que pour ses sens : gourmandise, paresse, et luxure… Surtout luxure. Diable ! Une femme qui incarne à elle seule trois péchés capitaux, les trois péchés qui mettent en jeu le plaisir sensible de l’individu. Laure est une chatte en chaleur et elle est faite pour être un objet d’amour, un objet dont on s’occupe dans l’énervement des sens, un objet qu’on adore, pour lequel on se sacrifie et on devient fou. Mais nulle vanité là-dedans ; non, Laure n’est pas une cocotte qui vit pour le regard d’autrui, Laure ne se soucie pas de son apparaître, ou alors dans la simple nécessité immédiate de provoquer en l’homme la convoitise de son corps moulé dans un fourreau noir et de sa chevelure lourde, tressée, frappant comme une lionne ceux qui la frôlent. Laure ne se prostitue pas – elle ne veut pas d’argent, elle veut du plaisir. Bref, Laure est le désir ardent, elle a tout de l’animal qui vit pour l’assouvissement de ses instincts, de ses passions irraisonnées. Laure se fiche de Dieu comme d’une guigne, Laure a besoin d’être physiquement aimée, et d’aimer physiquement.


Point d’immoralité là-dedans alors… Plutôt de l’amoralité. L’immoralité est dans les yeux de qui regarde l’Animale. Aux yeux du monde, Laure est l’immoralité à l’état pur : la jeune vierge qu’on doit marier n’est plus vierge depuis ses douze ans, âge auquel elle découvre l’amour par hasard et par besoin pulsionnel ; elle dévergonde de jeunes paysans qui se meurent d’amour pour elle, elle se livre à un borgne hideux par désespérance nerveuse et le conduit au tombeau, elle fait perdre la tête à un curé… On la chasse, le mariage est rompu, et elle vit dans l’ombre, en tant que maîtresse cachée de son ex-futur mari dont elle est folle amoureuse (et c’est le seul homme qu’elle aime, peut-on presque dire), avec son chat (Lion de son petit nom), et la nuit avec son amant froid, qui ne l’aime pas, qui la méprise, qui cherche un prétexte pour quitter cette folle soumise jusqu’au déni d’elle-même.


Laure est une figure complexe : elle n’est pas un personnage manichéen, pas une femme fatale, pas une perverse, pas une sadique, pas une masochiste… Mais c’est une femme envisagée comme tout entière dominée par ses passions (et c’est ce qui fait sa différence, voire sa supériorité, par rapport aux autres femmes qui se laissent gouverner par les impératifs sociaux), qui oscille entre une soif insatiable, vibrante, de sexualité, et des sentiments irrationnels pour un homme qui ne peut ni ne veut répondre à ses attentes. Laure est la chaleur, elle est de bout en bout, féline. Il ne s’agit pas de savoir si Laure est intelligente ou pas ; elle a l’intelligence de ses passions et de son corps, elle ne vit que pour trouver son alter ego. La vie de Laure est une tragédie, elle n’a rien de cette créature surhumaine qui tombe les hommes comme des mouches pour les abandonner après. Laure n’a aucune arrière-pensée : elle se jette éperdue dans le plaisir sans s’arrêter aux conséquences (dont elle a conscience).


Je ne sais pas si Laure incarne la victoire de l’individualité, mais je crois qu’elle incarne l’animalité humaine dans toute sa naturalité, dans toute la tragédie de l’avènement d’une société qui nie la chair. C’est pourquoi Laure est victime bien plus que mangeuse d’hommes classiques. Ses intentions sont pures, aussi pures que la « nature »… Si Laure est la perverse qu’ont évoquée les critiques de ce roman, alors c’est la Nature qui est perverse, et la Société qui est pure – ce qui est complètement artificiel et… pervers.


L’oeuvre pose donc la question suivante : où est la perversité ? Et, plus avant : où est la folie ? Où est la monstruosité ? Dans le monde de la jouissance des sensations qu’est le monde de Laure, où l’animalité se confond avec l’humanité, où les frontières se brouillent, tout n’est qu’une question de point de vue. Et pour sûr, la lucidité n’est pas du côté des bourgeois parents de Laure et de son bourgeois ex-futur mari, êtres moraux, froids, abrupts, qui craignent plus que tout le scandale et le ridicule. Et quelle beauté dans ce ballet des chats ! L’incipit est sans nul doute le moment le plus stylisé, le plus captivant, le plus dément, le plus phénoménalement beau de tout le livre, et si vous le lisez, vous constaterez la malice de Rachilde dans cet incipit si travaillé, qui laisse rêveur.se et qui fascine. On est fasciné.e par cette chatte aux formes humaines. Fascinante aussi cette relation fusionnelle avec Lion, qui se tisse au fil du livre, et qui se termine en apothéose parfaite. Car le seul être qui parvient à apaiser les appétits de Laure, c’est bien Lion, succédané aux hommes, qui se meut peu à peu en quelque chose qui ressemble bien plus à un amant, à un amant fauve qui tombe toutes les chattes, que tous les hommes éplorés ou mortifères qu’a Laure.

On est obligé.e de reconnaître la brillante architecture du roman, roman parfaitement rodé, parfaitement construit, d’une manière quasi-linéaire archi-classique qui dessine la genèse d’une petite femme sensuelle, depuis le regard qui brille entre deux plantes grimpantes, jusqu’à… Mais ne spoilons pas. Comment ne pas penser à Zola ? Il y a tout, sauf l’hérédité peut-être, puisque Laure ne tient pas de ses parents mais de la nature qui reprend ses droits. Il y a la linéarité, la peinture de la vie d’un être, il y a les instincts qui persistent jusque dans l’amour (censé être l’apanage des hommes… ce qui nous rappelle que Laure EST une femme, peut-être plus authentique que toutes les autres), il y a la causalité (les angéliques, le sucre, les épices, tout concourt à affoler les sens de l’enfant prodigue, choyée, qui devient ce qu’on a inconsciemment fait d’elle). Il y a du naturalisme, mêlé d’un zeste de fantastique. Il y a même du freudisme : avec la sexualité infantile, l’hystérie, l’oeil percé etc, Rachilde se pose en digne continuatrice du second XIXe siècle.


Héritage classique également : L’Animale est une tragédie, rigoureuse, un peu abâtardie certes, mais une tragédie néanmoins, où rien n’est laissé au hasard – sans que les procédés deviennent grossiers. Tout se recoupe et se complète, tout est pourvu d’un symbolisme riche.


Notons enfin les symptômes « queues de siècle », comme dit Huysmans : décadence qui s’ajoute au symbolisme, couleurs d’un bleu sombre presque verdâtre, des relents de dépérissement par ennui, où l’on cherche désespérément la bouffée d’air en ouvrant le vasistas de l’appartement calfeutré dans ses soieries. On voit très peu le monde, dans ce livre… Oui, on va bien A Rebours. Recherche esthétisée, sans espoir, d’une nature étouffée, presque artificielle tant elle se vautre dans des fantasmes animaux.

Bref, L’Animale est un roman magistral, qui fait une synthèse toute féminine de son siècle, et qui brouille toutes les pistes. Est-ce un roman féminin, un roman féministe, un roman pervers, un roman archi-réaliste ou archi-fantasmatique ? Je vous laisse le lire pour en décider, si vous arrivez à outrepasser le bouleversement contigu à l’achèvement du livre. Ça m’a coupé le souffle. La fin est d’une beauté sans nom, c’est si maîtrisé qu’on ne voit rien venir, c’est atroce, effrayant, et inoubliable. Bonne lecture.

Dragon Queen

Histoire véritable, autobiographique et on ne peut plus récente. Programme : hommage à un petit démon parti trop tôt, à ma reine de cœur, à la meuf la plus badass ever ; feu, flammes et brasier en collège difficile ; diérèses et assonances en i et on.

Après avoir grondé l’élève trop vulgaire,

A mon tour la mesure en langage je perds.

– La prof irréprochable absente pour un temps,

Quand le sang-froid fait place à la fureur du sang.

Face au chiard je crie, je fulmine et je peste.

Le moutard m’assassine, alors je me déleste.

Ma patience effondrée, ma bouche ourle juron,

Borborygme et poison. Je deviens un dragon.

Je ne renierai point cette filiation.

Transfuge de la classe, endure punition,

Prix de la trahison. Il faut quitter l’office.

Et lorsque je remplis le billet d’exclusion,

Au lieu de disserter sur son insoumission,

Mon stylo pour brandon, je trace « Dracarys ! ».

Describe yourself like a fe/male author would

Il y a un an, je rédigeais ma modeste contribution au challenge (Twitter) « Describe yourself like a male author would ». Aujourd’hui, je publie cette contribution, et j’y ajoute son pendant : « Describe yourself like a female author would ». La même scène ; deux points de vue différents.

Describe yourself like a male author would :

Elle marchait dans la rue d’un air faussement désinvolte, sûre de ses charmes étranges, avec son allure androgyne que contredisaient ses lèvres maquillées et sa jupe qui longeait ses hanches au plus près. Sa chevelure ardente volait derrière elle au rythme de son pas vif, et ses petits seins fermes sautillaient gentiment sous son débardeur. Les cheveux rasés de près sur les côtés de son crâne fin, les piercings qui lui creusaient les fossettes, le tatouage-jarretière de sa cuisse bien visible… Elle avait tout d’une femme libérée et joueuse, celle qu’on prend sauvagement par derrière pour la corriger de ses sourires pervers et pernicieux : « celle-là, elle en veut », pensa-t-il en la suivant du regard.

Describe yourself like a female author would :

Elle marchait dans la rue. Elle portait une jupe courte et le soleil chauffait ses jambes : elle se sentait bien. Ses traits étaient figés en une expression dure : ses paupières lourdes s’alourdissaient encore tandis qu’elle regardait droit devant elle, et sa bouche était imperceptiblement froncée. Elle croisa le regard d’un homme ; le regard sembla vouloir avaler son visage avant de descendre sur sa poitrine, et plus bas encore. Il fit une moue d’approbation ; et pour elle, l’apparition vulgaire sombra aussitôt dans le cimetière mental des visions quotidiennes insignifiantes.

Un article qui parle de ce fil Twitter : https://electricliterature.com/describe-yourself-like-a-male-author-would-is-the-most-savage-twitter-thread-in-ages/

Je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son amant

Cette fois, un poème qui ne prête plus à rire ni même à sourire. Ecrit dans le métro à 8h, avant d’aller au travail, après un cauchemar. J’ai voulu ce poème simple dans ses mots, et classique dans sa forme, jusque dans l’effort d’alternance entre rimes féminines et masculines. De l’importance du/de la difficulté à dire, ce que dit ce verbe, refrain du poème.

Au programme : un titre en citation à peine modifiée de La Princesse de Clèves ; et puis pour cette fois mon programme s’en tiendra là.

Mon amour, 

Puisque je sais qu’un jour vous le découvrirez

Et qu’il n’est plus possible à moi de le celer

Enfin je vous le dis :

Lorsque je pense à vous, à lui je pense autour.

C’est là mon triste amour.

Et tous mes jolis mots, je les ai tous perdus. 

Me voici devant vous, les antres froids et nus.

L’angoisse étreint mon cœur et presse ma poitrine

Car presque tout est dit : je vous aime, il m’anime.

Mes sentiments pour vous ne sont pas altérés. 

Très simple et crue, je vous le dis : c’est autre chose,

Un grand trou noir m’avale, où je me décompose.

Humblement, tristement, je te laisse pleurer.

Je t’aime et veux ailleurs, je te heurte et je t’aime.

Il n’y a plus rien à dire ; attends-moi ou me sème.